La démocratie sous perfusion

samedi 24 mai 2014 par J.-L. Evard

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La coïncidence veut que, le même jour, l’Ukraine et l’Union européenne aillent aux urnes. L’une et l’autre jouent gros. L’ironie de la coïncidence veut en outre que, dans un cas, on vote pour (et contre) une communauté, une Europe plus fédérale, et dans l’autre cas pour (et contre) le contraire : pour (et contre) une singularité, une Ukraine moins russe et plus nationale. Mais l’ironie de cette ironie veut à son tour autre chose encore : dans les deux cas, à l’Est comme à l’Ouest, il y a, au moins une classe de la société on ne peut plus indifférente au résultat de ces consultations électorales : les statisticiens, les instituts de sondage d’opinion. Eux au moins ont la certitude de rester en scène, quoi qu’il advienne au moment du dépouillement des bulletins, même dans l’hypothèse de perturbations fortes dans le court et le long terme (en Ukraine, bien sûr, entrée depuis quelques mois en situation de double pouvoir, mais à l’Ouest aussi, où le progresse le désir de sécession et de morcellement, au nord – le Royaume-Uni, et en lui l’Écosse ; la Belgique ultra-flamande – comme au sud – Catalogne, Vénétie, à l’image du proche Kosovo).

Cette scène du scrutin, les sondeurs ne vont pas seulement y rester (leur entrée en scène ne date pas d’aujourd’hui), ils vont l’occuper, l’accaparer, et ce d’autant mieux qu’eux seuls peuvent donner à la simultanéité des deux procédures électorales un semblant de sens. Les voici – quelle aubaine ! – plus indispensables que jamais, car les deux sous-systèmes de ce système électoral d’un jour, vaste comme un continent, marchent droit à la caricature d’eux-mêmes. À l’est de l’Ukraine, il faudra, il faudrait imposer la protection armée des électeurs partisans de Kiev, en attendant la suite de la dislocation. Quant à l’Union européenne, son nom fait déjà entendre une note aussi dérisoire qu’un village Potemkine ou qu’un plébiscite : elle ne se décompose pas entre l’Est et l’Ouest idéologiques, comme l’ensemble post-soviétique (« libéraux » contre « néo-bolcheviques »), ni même entre le Nord et le Sud économiques (« technocratie » contre « pacte social »), elle implose tout simplement, si saturée d’elle-même que l’on voit d’anciens champions de sa propre classe politique faire campagne contre elle (à droite, le cas Sarkozy, à gauche, le cas Chevènement).

« Implosion » ? Implose tout corps devenu auto-immune : tout vivant devenu inapte à discerner entre ses pulsions de vie (vitamines, éros, convivialité) et ses pulsions de mort (virus et métastases, pollutions en tout genre, ressentiment et cruauté). Pourquoi nos systèmes sociaux et politiques, ces institutions et instruments du « gros animal » que compose une communauté humaine, ne connaîtraient-ils pas eux aussi, à leur manière, le destin des pulsions, comme tout animal gros ou petit, libre ou domestique, nocif ou inoffensif ?

L’Ukraine, parce qu’elle a voulu prendre la tangente, et l’Union européenne, parce qu’elle ne sait pas si elle doit vouloir quoi que ce soit, vont donc passer à l’aveu, ainsi le veut la règle du suffrage en démocratie représentative où le pouvoir « consulte » ses mandants, le corps électoral, somme arithmétique de ses unités égales chacune à toute autre : elles n’en peuvent plus de jouer au sous-système d’un système auto-immune, elles entrent donc dans l’effervescence, dans le désordre quantique des corps indécis, des vivants irrésolus, dont l’échec à surmonter leur dépression les fait rêver d’un passage à la perversité (premier stade : la caricature de soi-même et les phobies en tout genre, à commencer par la xénophobie, ou la Phobie tout court, l’idée fixe du dépressif persécuté bientôt persécuteur, « C’est la faute à Bruxelles »).

Or ce pouvoir démocratique de consulter le peuple n’a pas de chance : la réalité de demain dimanche 25 mai se charge de cruellement ridiculiser sa technique de « consultation » (le bulletin ou l’ordinateur), puisqu’en Ukraine de l’Est il faudra des chars et des snipers pour imposer la tenue régulière des élections présidentielles (où s’affrontent deux oligarques et un milliardaire), et que dans l’Union européenne un taux d’abstention d’intensité létale rendra la « consultation » absurde.

Dans sa grande malchance de ce printemps 2014, la démocratie représentative européenne a pourtant un semblant de chance pire que sa malchance : le résultat des suffrages exprimés n’aura de signification politique que résiduelle par rapport à son immense signification statistique, à l’image du début de panique des sondeurs néerlandais déconfits par la défaite de la droite extrême qu’ils donnaient gagnante – de telle sorte que l’événement qui de fait domine tous les autres n’est plus la configuration de l’opinion publique au soir du scrutin, mais le discrédit des statisticiens pronostiqueurs au narcissisme blessé à mort, à la compétence dès lors suspecte. On comprend leur inquiétude : les sondages d’opinion, technique venue du marketing plus que du probabilisme de Condorcet et de Heisenberg, ont pris la démocratie représentative et sa classe politique sous leur protection quand celles-ci devinrent des sous-systèmes du pouvoir statistique.

Il se trouve qu’en près d’un siècle ce pouvoir, véritable techno-science désormais en charge de toutes les structures de flux tendu qui composent toutes ensemble le nouvel ordre numérique, ce pouvoir a progressé jusqu’au point où il est devenu un régime – et qu’il l’est devenu, ce qui ne tient pas du hasard, quand la « mondialisation » se bouclait en un « village planétaire ». Des systèmes du passé – les États-nations par exemple, ou les empires – il a fait ses sous-systèmes. Le régime statistique, autrement dit la reconstruction du réel comme champ de probabilités et d’improbabilités, détrône sans passion le régime démocratique universel, qui ne pratiquait pas des probabilités, mais des valeurs et des normes, y compris cette forme d’enragement des valeurs qu’est le nihilisme à toutes ses époques. La méthode statistique enregistre et classe des « préférences », des « options », des « tendances » – sauf une : la pulsion de mort et ses prodromes dépressifs ou phobiques, qu’elle range, ainsi l’exige sa très primitive sémantique de la quantité quantique, dans la classe des objets dépourvus de sens, donc non pertinents (en matière électorale : les « abstentionnistes », aux intentions indéchiffrables). En politique comme en tout autre domaine, linguistique ou biologique par exemple, elle met le silence hors champ : elle ne comprend pas celui des majorités silencieuses, ni celui des espèces disparues, ni celui des exclus en tout genre. Elle n’a de considération que pour ce qui parle, et parle sa langue à elle, elle n’aime ni le vernaculaire ni la singularité ni les effets pervers ni les spectres. Elle-même nourrit d’ailleurs les rumeurs, les questionnaires où l’on pense comme on zappe et où l’on dénombre comme on composte, leurs bilans, qui ne commentent, et pour cause, que les valeurs exprimées par les panels et ignorent leurs marges de silence ou d’indifférence, font fi de la résistance apathique ou passive au pouvoir par le sondage, cette subversion muette de la légitimité par le calcul et les algorithmes. Par là, elle se sait non pas même faillible mais déjà faussée, en dépit de son alibi mathématique, malgré ses préjugés arrogants d’objectivité savante. Elle-même se sait condamnée à l’implosion par overdose, à l’inverse de la démocratie censitaire, qui se savait menacée par l’explosion pour cause d’inégalité dans la distribution restreinte du pouvoir électif.

Le nihilisme spécifique du régime statistique se communique peu à peu à l’ensemble du régime démocratique. (Pourquoi celui-ci aurait-il d’ailleurs dû mieux résister que le reste des sphères de la vie humaine ?) Il n’a pas besoin de lui, il le dénature froidement, il en mime le stade obèse, il en incarne le paroxysme refroidi. La démocratie vainquit au nom de l’opinion publique instituée en partenaire officielle de la consultation électorale. Le régime statistique la bafoue : il consulte non pas à l’occasion d’un scrutin, mais chaque jour, chaque heure, et même quand l’opinion n’a pas d’opinion. Qui dit mieux ? On a pu rêver, non sans un humour assez impie, d’un « christianisme non religieux » (G. Vattimo, After christianity) : de même, le régime statistique relève la démocratie de ses principes et de ses valeurs juridiques. Ce que Vattimo a conclu du destin de la chrétienté, Emmanuel Todd l’a reconnu, comme en écho, du côté du politique : Après la démocratie. Mais considéré sans l’artifice de l’oxymore italien – les églises vides – et sans celui de la fiction française – la démocratie sans peuple –, que donne à voir l’objet lui-même, mis à nu et sans rhétorique ?

Les conflits à venir, politiques et autres, se joueront sur cette inconnue : le régime statistique a vaincu le régime démocratique et le manipule à gogo, mais lui-même ne nous promet qu’un régime d’indécision pathologique à côté duquel le régime arbitraire et autocratique des systèmes pyramidaux fera figure de paradis perdu de la volonté heureuse. Le régime démocratique avait progressé sous la figure de l’explosion (révolutionnaire). Le régime statistique progresse sous celle de l’implosion (mélancolique) ; le ni vrai ni faux des quantités probables, l’asphyxie du réel dans l’air raréfié des événements informes, la rivalité aiguë et perverse du concret et du fictif.


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