Dilatation russe

vendredi 6 février 2015 par Jean-Luc Evard

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À quoi bon attendre les communiqués des agences de presse une fois Hollande et Merkel repartis ce soir du Kremlin ? Le résultat de leur tête-à-tête avec Poutine se déduit d’avance des conditions dans lesquelles il a lieu : ils se rendent à Moscou, après étape à Kiev, et indiquent ainsi qu’ils accordent d’avance à Poutine le bénéfice net des avantages conquis sur le terrain, avec son soutien explicite, par les Ukrainiens de l’Est. Le dénouement de la rencontre se lit d’avance, en bonne et pure langue diplomatique, dans la décisive concession de forme faite par Paris et Berlin : au lieu de négocier en exterritorialité visible, le lieu hors champ qui formalise que, dans un conflit, la tierce fonction d’arbitre possède de facto la confiance des deux puissances antagonistes, on rend visite aux belligérants – agresseur et agressé mis ainsi, contre l’évidence, à égalité.

On objectera peut-être que, ce faisant, Paris et Berlin agissent comme l’aurait fait un négociateur des Nations Unies, transformé en tour operator de ces ballets sans fin que nous connaissons depuis des décennies. Les négociateurs au Proche-Orient passent ainsi d’une capitale à l’autre, d’un aéroport à l’autre, mais aussi ceux des grandes transactions internationales de toute nature, GATT et autres. La comparaison ne vaut cependant que de par sa valeur involontaire d’aveu, et détruit elle-même sa valeur d’argument : si Berlin et Paris ont filé dans ces conditions de parfaite et inutile improvisation vers Kiev et Moscou, la raison en est précisément dans la faillite consommée des instances internationales compétentes en la matière. Qui croirait ou ferait accroire qu’un Conseil de Sécurité paralysé dans la guerre syrienne par les veto russe et chinois d’il y a trois ans prétendrait servir à quoi que ce soit d’utile et de crédible dans la guerre ukrainienne ? Poutine gravit donc, avec un sens indiscutable des réalités, l’échelle des audaces bien calculées. Sachant tirer parti maintenant de l’avantage antérieur marqué lors de son indéfectible soutien à Bachar Al-Assad, il reçoit chez lui Berlin et Paris, montrant ainsi, sans discours pompeux ou bruyants, qu’il dicte jusqu’aux conditions de forme et de protocole sous lesquelles la République ukrainienne devra manger son chapeau, ses frontières, le reste – et d’abord sa dignité.

Ne considérons que ces apparences de négociation pis que bâclée, ne nous souvenons même pas que l’affaire ukrainienne eût fourni comme jamais l’occasion d’activer le triangle dit de Weimar (Paris / Berlin / Varsovie), cette interface de l’OSCE dans l’Union Européenne et dans chacune de ses moitiés, l’occidentale et l’orientale. Pour qui sait estimer à sa juste valeur le sens et la puissance de tout rituel diplomatique, ces apparences se suffisent à elles-mêmes et rendent superflus les précédents historiques, toujours objet d’enseignement dans les meilleures écoles. Et si, au message à peine cryptique de ces formes et de ces gestes, on ajoute le poids spécifique des informations de ces derniers jours (Paris déclarant, comme Washington, s’opposer à la livraison de matériel militaire à Kiev, excepté des engins de transmissions, s’opposer aussi à l’inclusion de l’Ukraine dans l’OTAN et dans l’Union Européenne – Paris ne courant certainement pas le moindre risque d’une divergence avec Berlin sur ces points capitaux), on aura vite fait de comprendre que la solitude de Kiev que Flavius évoquait le 29 août dernier n’a fait que s’accroître et s’aggraver. Non seulement Paris et Berlin négociant à Moscou le statu quo emballé dans le principe d’un cessez-le-feu au programme vont acquitter Poutine de la dislocation en cours de la République ukrainienne, mais ils vont aussi donner, et au nom de l’Union Européenne même si sans son mandat exprès, un atout stratégique continental et maritime de plus à la Russie 2015.

La Russie 2015 naît de la Russie 2008, des randonnées de ses blindés et de ses agents en Géorgie et en Abkhazie. Entre ces deux millésimes s’intercale la Russie 2013 faisant bouclier inamovible à Damas, et fonçant, en pleine dévaluation du rouble, dans l’organisation de la guerre pour les rivages de la mer Noire. La solitude de l’Ukraine orange ou oligarchique se compose de ces antécédents, la différence tenant à la nature de l’enjeu : les frontières mêmes de l’Union Européenne – frontières territoriales (l’Ukraine borde la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie) et énergétiques (plus de la moitié du gaz naturel consommé en RFA provient du sous-sol russe, Gazprom ayant en outre pris la précaution habile de recruter dans son Conseil d’administration un ancien Chancelier fédéral, Gerhard Schröder). Concluons donc notre pronostic de court terme par une anticipation de la même couleur sombre : les esprits dits réalistes voudraient se consoler en faisant remarquer que l’expansion russe ne fait que rétablir la « nature des choses », à savoir la position géographique russe de continent inséré entre la mer Baltique et la mer Noire. Nous n’aurons pas l’insolence de songer trop longtemps que leur réalisme, s’il est sincère comme il est élastique, nous prépare de beaux jours puisque, de l’autre côté de la mer Noire, il y a un État qui ne compte pas pour rien dans les rangs de l’OTAN, et qui sert déjà, depuis trois ans, tant de contrefort à la guerre arabo-arabe que de contrepoids à la poussée kurde : la Turquie d’Erdogan.


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