Rome, Jérusalem et Amman

mardi 15 juillet 2014 par Jean-Luc Evard

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J’entendais vendredi je ne sais plus quel expert invité par je ne sais quelle chaîne de radio rappeler avec placidité et bonhomie que, territoires occupés compris, les frontières actuelles de l’État d’Israël correspondent à celles envisagées comme idéales dans les années 1930-40 par Zev Jabotinski, le père du nationalisme juif laïc mort en 1940. En perspective historique aussi bien que dans le langage des symboles, on ne saurait guère trouver d’image plus frappante pour faire entendre comment s’aggrave le désastre en cours au Proche-Orient. De fait, aujourd’hui, Israël contrôle, à peu de chose près, l’étendue géographique dont le sionisme révisionniste prévoyait de doter le futur État juif. Mais, de fait aussi, à chaque nouvelle éruption de violence, une évidence s’impose : pour les héritiers, pour la classe politique israélienne, l’ancien modèle géopolitique devenu réalité présente s’est aussi transformé en machine infernale. Sous nos yeux, comme une vis folle, elle échappe à leur contrôle. Sa trajectoire sort par là-même de la zone des événements prévisibles, inflexion maintenant évidente mais que, jusqu’à maintenant, deux autres données de la situation avaient occultée : à l’intérieur d’Israël, l’alignement massif de l’opinion sur le cours maximaliste du Likoud et la disparition de toute réelle opposition au projet Jabotinski (ce qu’aura incarné la carrière de Shimon Peres, ex-travailliste devenu président de l’Israël dont ses jeunes années ne voulaient à aucun prix) ; dans l’environnement proche du pays, les terribles développements de la guerre arabo-arabe. En durée longue, un fait, typique des conflits sans issue, en dit long sur cette situation d’Israël dans son milieu géopolitique immédiat, le monde arabe : depuis la Guerre des Six Jours, aucun des affrontements armés à répétition n’a fait naître de résolution véritable, et ce dans les deux sens du terme : la résignation toxique à la guerre s’est aggravée, l’enlisement dans le statu quo aussi.

L’affaiblissement de la conscience stratégique israélienne s’observe d’abord dans le court terme, depuis que le « processus de paix », officiellement enterré il y a quelques mois mais fictif depuis plusieurs années déjà, ne servait plus que d’alibi délétère aux négociateurs paralysés par leur propre mauvaise foi. Du côté israélien, il ne dissimulait pas la poursuite régulière des constructions d’immeubles dans les territoires ; du côté palestinien, même fonction perverse d’écran à la rivalité des appareils politiques et militaires sur fond de conflits arabo-arabes. Mais dans la longue durée aussi, seul le déclin de la haute conscience stratégique de la génération des fondateurs d’Israël peut rendre compte du désastre en cours – et non sans la nuance amère d’ironie qui toujours signale qu’une époque s’achève quand une autre commence. Comment ne pas penser, en effet, que c’est précisément de la prise de Jérusalem-Est par Tsahal, en 1967, à la fin de la guerre des Six Jours – cette prise et ses significations historiques, ses implications géopolitiques – que date ce déclin ? et pour la raison même que le succès de 1967, son immense et multiple résonance symbolique, paraissait mettre fin à une attente de deux mille ans, dite et psalmodiée depuis des dizaines de générations ; et que, la comblant, il desserrerait la contrainte du réel sur le seuil de vigilance et d’intelligence stratégiques atteint sous le mandat britannique et face à l’hostilité déclarée de l’environnement arabe.

Au sens premier où toute volonté stratégique consiste d’abord en un sens aigu de la perspective longue et des enchaînements complexes, Israël, à l’évidence, continue certes de manœuvrer, comme au premier jour, mais au regard de quel horizon ? en relation avec quel espace-temps ? La vieille et infaillible loi du genre, celle de toutes les républiques sous les armes, celle qui veut qu’une hégémonie renforcée au nom inverse d’impératifs de défense et de sécurité en dénature donc la véritable portée, cette perversion du réel stratégique semble bien commander désormais les actes et les discours des gouvernements israéliens, quels que soient les partis politiques qui les composent. Or ce renversement fait suite directe à la guerre des Six Jours, comme le montre l’expression, passée dans le langage courant, de « territoires occupés » : occupés, ils le furent au nom des critères stratégiques de sécurité qui, en 1967, orientèrent les négociations de paix avec la Jordanie et avec l’Égypte, en prévision de négociations à venir, censées statuer sur le sort de ces territoires. L’expédient juridique et diplomatique dure encore, mais sa fonction première de sécurité s’est inversée, faisant place à celle d’un foyer de menaces multiples – qu’aucune initiative stratégique ne démine, comme le souligne sans ambiguïté l’immobilité de ligne Maginot des murailles qui servent à Israël de filtre et de cuirasse sécuritaire. Une seconde règle de la stratégie se vérifie ainsi : par définition, le Stratège ne se manifeste que par sa puissance de mouvement (configurer comme il l’entend un espace-temps), et seul ce Mouvement stratégique, qui n’est pas essentiellement militaire, mais science politique de l’articulation des hétérogènes jamais vraiment liés, transforme la menace subie en ce danger sélectif qu’on appelle, toutes nuances oubliées, sécurité. L’imaginaire stratégique d’Israël ne s’est toujours pas affranchi du complexe obsidional de Massada.

« Peau de léopard » : le surnom donné là-bas aux territoires occupés veut résumer la proportion – 60 % – d’étendue géographique passée en possession israélienne, un éparpillement d’enclaves où l’on compte aujourd’hui plus de 350 000 mille Israéliens juifs installés par « colonies ». Pour une part, ces chiffres traduisent la régression de la conscience stratégique en pur calcul tactique – événement interne à Israël au fil de son histoire longue et de la tension qui a toujours orienté sa relation, théologique puis géopolitique depuis 1948, entre un mouvement (la condition de diaspora en exil) et un point fixe (la Jérusalem réelle et imaginaire). Mais pour une autre part, ils montrent, dans les plus de soixante d’existence de l’État d’Israël, le motif d’un litige de fond avec les nations et les empires qui composent la « communauté internationale ».
Prenons le cas de son « parlement », la tribune des Nations unies et de son exécutif, le Conseil de sécurité : de la résolution par eux adoptée en juin 1948 date en effet la reconnaissance d’Israël comme membre souverain de cette communauté. Sur les cinq membres permanents de cette instance entretemps dépouillée du peu d’autorité de ses débuts, deux sont muets, la Grande-Bretagne parce qu’ancienne puissance mandataire retirée du jeu géopolitique dans la région, et la Russie parce qu’héritière non constitutive du siège du régime soviétique entretemps disparu ; la Chine s’emploie trop à sa périphérie géographique ou commerciale pour se dépenser vraiment ailleurs, la France se tait parce qu’empêtrée dans le souvenir de la diplomatie gaullienne et de sa politique proche-orientale biface. Restaient les États-Unis, qui viennent de rendre leur tablier de Grand Arbitre médiateur, non seulement lassés par leurs échecs à répétition, mais encore rassurés par les garanties récemment obtenues du côté iranien, à la faveur du deal nucléaire passé en pleine guerre arabo-arabe. Que reste-t-il donc des garants du substrat juridique de 1948 sans lequel les Juifs n’auraient jamais pu transformer le Foyer instauré par convention en 1920 en un État souverain de plein droit ? À peu près rien, et en tout cas pas plus que ce que vaut leur crédit dans l’actuel ordre et désordre du monde.
Il se reproduit ainsi à l’échelle internationale ce qui avait déjà lieu sur place, à l’échelle locale : le caractère d’expédient provisoire et virtuose qui avait été la marque de fabrique de l’intelligence politique israélienne profite de moins en moins de son capital symbolique, celui qui pesa tant en 1948 et dans les années ultérieures. Dans la longue durée, les « nations impossibles » ne peuvent pourtant compter sur rien d’autre que sur cette ressource invisible : toutes les nations phares de la révolution romantique des nationalités en savent quelque chose, de la Pologne à l’Irlande et à l’Italie, elles qui justement avaient servi d’exemples stimulants au sionisme de la première génération. Époque depuis longtemps révolue ! Les temps qui viennent ne dépendent donc que d’un nécessaire retournement mental, d’un nécessaire retour à la lucidité stratégique : s’il en est encore temps (car la pression annexionniste en Israël progresse chaque jour, et avec elle l’immobilisme généralisé), chercher quelles alliances arabes pourraient faciliter à l’État hébreu le retrait hors des territoires et lui permettre d’éviter ainsi le pire, la constitution inavouée d’un État binational à deux vitesses, vaste zone de non-droit et cratère central assuré des confrontations politico-religieuses à venir.

Avec l’Égypte, cette logique interactive avait permis l’abandon du Sinaï, pour ne prendre que cet exemple. Avec l’Autorité palestinienne, la guerre arabo-arabe l’a rendue inapplicable puisqu’elle divise aussi entre eux les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie. Reste la carte jordanienne : Jérusalem ne se dégagera du piège cisjordanien et gazaoui qu’en interaction avec Amman. Il faut faire vite, et parler franc avec la monarchie hachémite, couronner avec elle le dépassement des guerres d’hier par l’institution régionale et judéo-arabe de la paix et de sa durée. Ce que le Likoud de Begin avait réussi avec Sadate, pourquoi celui de Netanyahou craindrait-il de le tenter avec le roi Abdallah II ? Et pourquoi ne pas prendre au mot l’hospitalité du Vatican qui, il n’y a que quelques semaines, mettait ses antichambres à la disposition des bonnes volontés ? Saint-Pierre, aidé de Sant’ Egidio, achevant le travail laissé en plan depuis Camp David – il n’y aurait là que demi-miracle, mais, d’un premier possible à un second, d’un bout de réel à un autre, bonne et vraie prouesse dans le siècle.


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