Solitude de Kiev

vendredi 29 août 2014 par Jean-Luc Evard

Enregistrer au format PDF

Aux frontières orientales de l’Ukraine, depuis quelques jours, la percolation russe prend l’allure d’une marée irrésistible et met la solitude de Kiev sous le jour le plus cru. Évolution qui signifie qu’au Kremlin on juge pouvoir ignorer sans grands risques le train des mesures de rétorsion euraméricaines appliquées depuis quelques mois et jouer la carte politique la plus probable, l’effondrement prochain du gouvernement d’Arseni Iatseniouk, ou sa démission, par effet en retour direct des récents replis de l’armée ukrainienne. En renonçant maintenant au camouflage sous lequel son outil militaire avait progressé sur le terrain, autour de Donetsk et Lugansk, la Russie fait un calcul précis de situation politique : démissionnaire fin juillet, alors que l’armée ukrainienne marquait des points sur les sécessionnistes, le Premier ministre Iatseniouk maintenu à son poste contre son gré par le président Porochenko représente, à moins de quatre semaines des élections législatives prévues, le maillon le plus faible du dispositif de résistance au rouleau compresseur de la sécession régionaliste encadrée par la Fédération russe. Le rythme accéléré de leur offensive conjuguée et leurs gains en profondeur stratégique ne doivent rien au hasard : ils exploitent la fêlure provoquée par l’épisode de la démission ratée, sachant bien qu’elle et ses ondes de choc augmentent la crise de leadership qu’elle révélait, et diminuent d’autant les chances du rétablissement d’autorité escompté par Porochenko quand il décida de dissoudre le Parlement, comme pour effacer les dernières traces de la période Maïdan.

Il y va donc de la tranche de temps définie par ces deux dates : 24 juillet, démission (refusée) d’Arseni Iatseniouk – 26 octobre : scrutin national pour un nouveau Parlement (amputé des districts en guerre). L’art d’agir au moment opportun : kairos. Cet usage astucieux du calendrier politique ukrainien risque fort, néanmoins, de se retourner contre Moscou, à raison même de son habileté tactique : jouer sur l’affaiblissement puis l’affaissement de l’autorité centrale de Kiev revient certes à lui faire payer cash le prix de son absence d’une claire politique d’alliance à l’Ouest après le rétablissement de la souveraineté nationale en août 1991 (Moscou raflant aujourd’hui le fruit des vingt ans de tergiversations cumulées de Kiev et de l’OTAN). Mais si ce coup de poker russe suffit à ébranler toute la fragile structure politique ukrainienne, voire à la pulvériser – tel semble bien, désormais, l’objectif visé –, il n’aura que ce dévastateur effet de souffle, l’Ukraine entrant alors dans une sorte de dislocation prolongée. Les lignes de faille apparues à Kiev lors des journées de barricades du Maïdan réapparaîtraient alors à l’échelle du pays entier, le rendant pour longtemps ingouvernable, comme un cargo désemparé à la dérive entre les frontières polonaises de l’OTAN et les frontières russes armées de leurs satellites est-ukrainiens en possession du charbon national.

Admettons, par hypothèse limite, que Poutine, au moment où il décidait d’exploiter tout l’avantage considérable que lui donnait, fin juillet, la démission refusée d’Iatseniouk, ait envisagé même cette possibilité d’un foyer de chaos ukrainien de longue durée – en se disant que lui réussirait aussi en Ukraine ce qui lui avait réussi, par exemple, en Tchétchénie (pour ne pas parler du cas syrien, typique certes du maximalisme géopolitique propre au style Poutine, mais extérieur au champ européen en question dans le cas ukrainien). Si ce raisonnement se justifie quant aux signaux réguliers de consentement tacite donnés à Poutine par les Euraméricains, et depuis des années, il n’en résulterait pas moins d’une erreur substantielle : à la périphérie de la Fédération russe, l’effet de contagion d’un délitement de l’Ukraine se propagerait sous des formes incontrôlables, simultanées, qui plus est, dans les deux hémisphères, l’occidental et l’oriental.

Perspective qui n’en rend que plus tragique la solitude de Kiev : tenir bon, c’est accuser, à contretemps, les défauts de fabrication jusqu’à maintenant dissimulés ; reculer, c’est préluder aux futures variantes du même programme impérial panslave.


Accueil | Contact | Plan du site | Statistiques du site | Visiteurs : 72 / 31521

Suivre la vie du site Suivre la vie du site Les Bulletins  Suivre la vie du site 2014   Aide