Du style en géopolitique, et de ses vertus

vendredi 12 septembre 2014 par Jean-Luc Evard

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Les alliances qui rapprochent des acteurs géopolitiques obéissent d’abord à ce que dictent des circonstances, d’où les surprises qu’elles réservent si souvent, et les retournements qui s’ensuivent ; d’où, aussi, l’extrême difficulté de choisir entre les bonnes et les mauvaises coalitions, selon que le Décideur raisonne en durée courte, par souci de l’opportunité, ou en durée longue, en perspective stratégique. L’appui donné par Louis XVI aux insurgés américains veut réparer les défaites canadiennes essuyées sous Louis XV, mais cette tactique coloniale augmentera, de par son efficacité même, le crédit et le prestige des adversaires de l’Ancien Régime en France. Les alliances passées par Napoléon avec les puissances continentales (Tilsitt en 1807, le mariage autrichien en 1808) visent à contrer le contrôle britannique des océans, définitif depuis Trafalgar (1805), elles n’en soulignent que mieux la tare constitutive du régime : son despotisme n’efface pas ses origines révolutionnaires, il reste, quoi qu’il fasse, le produit hybride de la réconciliation impossible entre l’Ancien et le Nouveau. À sa manière, le gaullisme de juin 1940, lui aussi, se construit tout entier d’un retour intransigeant au noyau doctrinal : il oppose la durée brève de la bataille perdue à la durée longue de la guerre qui vient de (re)commencer. On ne saurait pourtant se contenter de mentionner la différence – familière et substantielle – des deux perspectives, la brève et la longue : encore faut-il en élucider le sens, ce qui revient à se demander à quoi au juste s’applique, au-delà des brefs rendements d’opportunité, la longue durée stratégique des politiques d’alliance conçues par tout empire.

Appelons style l’ensemble des principes géopolitiques qui orientent les choix de longue durée d’un empire en quête d’alliances. Style anglais : l’hégémonie insulaire sur et par la mer, et rien que par elle. Style français : depuis Henri IV et Richelieu, prévenir toute synergie terre-mer signée Habsburg (Vienne et Madrid sous le même sceptre). Style russe : échancrer la masse continentale par ouverture systématique de portes et de rades sur les mers Baltique et Noire. Style américain : contrôler les seuils et les passages Atlantique / Pacifique, ou les points de condensation du conflit (pôle Nord, Berlin-Ouest et Berlin-Est). Telles s’appliquaient, dans ces quatre cas de figure, les raisons de la décision géopolitique : l’élément temporel de la longue durée se corrélait à l’élément spatial de la profondeur stratégique (à la fois maritime et continentale), le critère de la durée exprimait en dimension temporelle ce que représentait l’étendue en dimension spatiale – ces proportions d’espace-temps valant comme autant de coefficients premiers de la décision géopolitique et de la contrainte physique qui la singularise : entre le centre continental et la périphérie outre-mer, les incompressibles de la distance, les « temps morts » de la transmission et du transport. D’où la concurrence des accélérations qui, toujours, accompagne et oriente l’histoire des empires, leur recherche inlassable des raccourcis efficaces de la décision afin d’aboutir à une synchronie idéale de leurs circuits logistiques respectifs, à un espace-temps zéro de la décision à prendre, à communiquer et à appliquer en un seul et même mouvement aussi proche que possible de la simultanéité pure. Tout empire, par nature, tend à cet espace-temps zéro puisqu’il vise, par nature, à régner sur sa périphérie comme il règne sur son propre centre névralgique : comme s’il était un corps un, apte à se mouvoir à la même vitesse en n’importe quel lieu vital ou secondaire de sa propre masse durable. Ainsi, un style géopolitique s’individualise en fonction d’un mode de traitement méthodique et original de l’espace-temps : comment compenser la décélération consécutive à une expansion, comment maintenir l’avantage d’une accélération, comment régler les écarts de vitesse entre les flux du transport et ceux de la transmission, etc. Les styles géopolitiques se distinguent donc entre eux selon le soin apporté à ces équations de l’espace-temps, selon l’efficacité des techniques de réduction de l’espace-temps à la pure simultanéité des interactions entre centre et périphérie et, autant que possible, à celle de leurs effets en chaîne.

Mais cette valeur hégémonique idéale de la simultanéité n’ignore-t-elle pas justement la différence des deux perspectives supposée en bonne doctrine ? La pure simultanéité, en effet, abolit la différence élémentaire des grandeurs d’échelle, l’écart entre durée brève des opportunités et durée longue des styles de l’hégémonie, comme si toute stratégie, à mesure qu’elle maîtrise mieux ses niveaux de complexité, se rapprochait malgré elle de la simple subtilité tactique ; comme si, d’un style géopolitique à l’autre, les enjeux stratégiques tendaient alors à s’indifférencier et à se dévaluer mécaniquement en une somme d’avantages et d’inconvénients tactiques (provisoires, interchangeables, indifférents à toute vue en profondeur spatio-temporelle). Il n’y va pas là d’une vue de l’esprit, mais d’un épisode récurrent dans l’histoire des perceptions stratégiques les plus réfléchies. Un des exemples les plus probants en est donné par le dénouement de la course à l’hégémonie anglo-allemande sur les mers, entre 1895 et 1944 : elle aboutit à une dissuasion réciproque des deux flottes de surface, l’une et l’autre manœuvrant de manière à ne jamais risquer l’affrontement décisif et à échanger contre sa possibilité permanente la tactique prolongée de la mise en respect à distance. Cas d’école à méditer longuement : un même théâtre d’opérations peut changer, et change souvent de valeur stratégique, à raison de nouvelles donnes inopinées surgissant en d’autres théâtres du même conflit. Et cette immobilisation terminale et paradoxale des deux flottes figure elle-même le possible destin entropique de tout empire au faîte supposé de sa puissance, par définition relative à celle de ses concurrents : rien ne le contraint plus de modifier l’équation d’espace-temps qui a fait son succès. Parvenu à ses fins stratégiques, il peut se contenter d’administrer. La tactique, pense-t-il, lui suffira.

Bien des signes indiquent que le même processus de dégradation du stratégique en tactique menace aujourd’hui la politique euraméricaine des alliances de guerre au terrorisme. Il suffit, pour bien s’en aviser, d’énumérer la quantité d’alliages contre nature prévus dans l’alliance au programme des prochaines tournées de John Kerry. Au cœur même du dispositif officiel, on installe des alliés ambigus (l’Arabie saoudite et wahhabite) ou agents doubles (Damas alaouite), sans parler des ouvertures faites, au nom de l’anti-terrorisme, à la Russie que par ailleurs on dit vouloir décourager de ses projets d’emprise sur l’Ukraine (qu’avec beaucoup d’ironique franchise elle a déjà rebaptisée « Nouvelle Russie »). La recette improvisée par la Maison Blanche revient donc à répéter, à plus grande échelle, la tactique « pakistanaise » des années Ben Laden : pour des opérations ponctuelles, s’appuyer sur des appareils d’État dont on sait pertinemment qu’ils pratiquent activement le double jeu et servent aussi de paravent aux réseaux de l’adversaire.

Fait question, dans la nouvelle conjoncture surgie avec l’apparition de l’EIIL, non pas la pratique impériale traditionnelle des alliances manœuvrées ou supposées telles, mais l’absence criante de style stratégique, que pallie – mais à quel prix ! – le patchwork bricolé dans l’urgence. D’où le curieux pli provincial de logique policière que, faute de style, prend la politique euraméricaine face à la métamorphose des terrorismes déployés le long d’une ligne continue qui, d’ouest en est, va désormais du Nigéria africain à l’Afghanistan asiate. Ce qui, il y a vingt ans, pouvait paraître ponctuel et local, a pris entretemps les formes d’un processus transcontinental et durable.


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