Ebola et le FMI

jeudi 16 octobre 2014 par Jean-Luc Evard

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Dans les premiers jours d’octobre, le FMI émettait un de ces édifiants bulletins périodiques qu’il consacre à l’état du monde – billet trompe-la-faim et pain béni des sciences de la Communication qui, à l’usage didactique de leurs étudiants, y trouvent en outre l’échantillon idéal d’une littérature de chancellerie à taux d’utilité stratégique élevé, celle destinée par des Experts à l’Opinion comme Rome envoie ses bulles urbi et orbi. Rien ne distinguait ce commentaire de ses semblables, sauf à noter que, pour la première fois, ces distingués écrivains de la Pompe à Phynances, parmi les causes aggravantes du désordre de l’économie-monde, mentionnaient au passage un fardeau supplémentaire, Ebola et les coûts prévisibles des interventions prévues au programme des autorités sanitaires. Remercions-les, en cet exorde, de nous enseigner que coûte cher ce qui coûte cher.

Autant leur remarque, en effet, paraît frappée au coin du bon sens le plus solide, autant elle-même frappe, ou glace, pour ce qu’elle révèle, à l’occasion et à son insu, du délabrement intestin de la pensée économique. Car elle y fait la confidence de son impensé, elle avoue l’impensable irréductible de ses raisonnements de Haute Autorité bancaire, à savoir – mais nous le savions déjà – que nous vivons à l’ère de « l’aile de papillon » – l’image si prisée, depuis des décennies, par les philosophies populaires de l’implosion et de la contamination généralisée des causes et des effets de l’agir humain. Aucune tête bien faite ne contestera le pronostic de la Banque-monde (plutôt s’alarmerait-on si elle choisissait de taire et son inquiétude et le courroux du virus). Toute tête bien faite discernera même, et sans difficulté, d’autres et nombreuses causes possibles voire probables de dépense improductive ou ruineuse, recensées ou non recensées par les techniciens budgétaires – car toute tête de cette sorte sait ce que budget (« escarcelle ») veut dire : le Chancelier de l’Échiquier, depuis des siècles le surintendant de la Couronne britannique, y présente au Parliament l’état annuel des comptes du royaume, leur balance, comme on disait dans la langue des premiers cambistes opérant sur les marchés du dernier Moyen Âge. Les ordinateurs du budget du Monde veulent évaluer le coût de la mort pour cause d’épidémie virale ? Ceux des compagnies d’assurance connaissent bien ces plans sur la comète des joueurs de loto. Quant à nous, théorisons, de l’image passons à la fonction, je veux dire à sa panne : plus la pensée économique s’est orientée vers une économie générale, plus elle est entrée dans le champ incertain et l’époque indéterministe de l’aile de papillon, et plus elle bavarde en vieille folle insane sur la « crise ».

Économie générale  ? La formule remonte à l’entre-deux-guerres : au choc en retour de la grande crise boursière puis industrielle de 1929 sur les doctrines économiques, et à la nécessité pour elles, face à l’effondrement de la présupposée rationalité économique, de réviser leurs fondements. « Générale », dans « économie générale », indique, avec cet effort de réflexion théorique mené dans l’urgence, qu’on veut marquer ses distances vis-à-vis de la tradition, vis-à-vis de l’économie politique, tout comme l’économie politique, à sa naissance, avait choisi de se nommer ainsi pour se démarquer de sa préhistoire d’économie domestique. Au moment de sa nouvelle reconversion, la pensée économique a, de plus, bifurqué en deux disciplines distinctes, la micro- et la macroéconomie : il s’agissait là de compléter les réformes indispensables à la refondation du raisonnement économique et de ses outils ; tout en élargissant le champ précédent de l’économie politique à l’échelle d’une économie générale, il s’agissait aussi de marquer le dédoublement de la réalité économique en une réalité « micro » (locale, restreinte) et une réalité « macro » (systémique, universelle). Deux mutations complémentaires se produisirent ainsi : de l’économie politique à l’économie générale, on quittait, d’une part, la perspective nationale originelle (celle d’Adam Smith se penchant, après les physiocrates, sur la « richesse des nations ») et on enregistrait, d’autre part, l’internationalisation structurelle de l’offre et la demande de valeur (travaux de Böhm-Bawerk et de Rosa Luxemburg) ; cependant, cette extension géographique du champ économique désormais transnational ne se produisait pas sans des phénomènes contraires (ce champ se segmentant selon plusieurs échelles de grandeur et plusieurs domaines d’application, échelles et domaines dont les interactions échappent à l’intelligence). La perspective antérieure d’une pensée économique construite telle une science homogène et unifiée disparaissait ainsi à jamais, les concepts fondamentaux de la forme-valeur butant sur cette nouvelle et incontestable indétermination, la fragmentation des fonctions économiques à échelles et à finalités multiples – à l’image du destin des sciences physiques bouleversées par la découverte quantique et relativiste du champ électro-magnétique et de ses incalculables. Avec J. M. Keynes, P. Mattick et G. Bataille, en particulier, on commença à pressentir ce qui nous séparait une fois pour toutes des fondateurs de la méthode économétrique : nous ne pouvons plus distinguer, ni en substance ni en fonction, entre l’utile et l’inutile, entre « forces productives » et « improductives », entre valeur d’usage et valeur d’échange, entre stocks et flux, entre besoins vitaux et besoins imaginaires ou manipulés. Il arrivait ainsi aux sciences économiques ce qui arrivait, et en même temps, à leurs homologues, la psychologie des profondeurs, par exemple, butant à son grand dam sur les antinomies de l’activité pulsionnelle polarisée à la fois par le vouloir-vivre et par le vouloir-mourir (et à égalité de puissance), ou la linguistique décrivant avec Chomsky, en dépit des mises en garde du positivisme logique, des grammaires formelles qui n’informent aucune langue réelle, ni morte ni vivante.

Mais pourquoi ce déclin de la pratique scientifique ivre d’universaux fictifs, déclin qui n’a pas échappé à la vigilance de têtes aussi bien faites que celle, par exemple, de Hermann Broch et d’Umberto Eco sensibles l’un et l’autre à la fragmentation avancée de notre image du monde, pourquoi cette pathologie de la faculté de jugement nous plonge-t-elle justement dans cette forme hallucinatoire et instable de réalité que l’humour du sens commun compare au vibrato épileptique des ailes d’un éphémère papillon voletant ou butinant vers l’heure de satiété de sa mort gourmande ? Pour la raison évidente que, perdant le sens et le goût des causalités raisonnées, nous cherchons refuge dans un quasi-monde de causalités possibles, déferlantes, démoniaques, caricaturales. Son nom est légion, puisque tout agir désorienté régresse à la longue dans des formes de conscience superstitieuse, dépressive ou enragée : la toute-puissance mythologique et ironique des choses n’augmente-t-elle pas toujours à proportion directe de l’impuissance inavouable de la volonté faustienne et technoscientifique de possession du monde ? Pour les techniciens et sorciers de la pensée comptable et budgétaire, la sanction du réel s’annonce d’autant plus rude qu’ils exercent un métier couronné du prestige ambigu qui les protège encore de la déconsidération publique et du discrédit – seule la conscience responsable de chacun pouvant donc lui suggérer de ne plus collaborer au simulacre de science établi en institution bancaire, donc en puissance, en instance et en suffisance de gouvernement, ou de n’y collaborer que pour y introduire le même virus d’intelligence inspirée que Pasteur en son temps chez les biologistes, Einstein chez les physiciens, Hubble chez les astronomes et Juan Gris ou Debussy chez les poètes. Il y faut, j’en conviens, quelque courage.

Dans le champ contemporain de la conscience économique et de sa science ravagée, la panne et la panique débutent d’ailleurs face à et avec la multiplication irréversible, la prolifération virulente des « causes » présumées et des « effets » prétendus – non pas seulement en conformité avec les symptômes connus de toute panique (dont le nom grec même, « pan », rappelle l’effroi qu’inspire toute totalité se donnant à percevoir dans la simultanéité médusante de ses composants et de ses exposants), mais aussi de par la logique et la physique immanentes de toute masse critique. Tout vivant, comme on sait depuis les débuts (du reste encore récents) de la biologie, ne vit qu’en proportion à sa masse critique, phase limite de sa morphologie et de sa physiologie : il ne vit qu’appelé à maintenir une synergie de fonctions dont la bonne entente présuppose qu’elles se hiérarchisent au service d’une seule fin limitée – perpétuer l’espèce – et s’interdisent chacune de se développer séparément vers le maximum de leur puissance possible, leur phase hypertrophique. L’organisme l’emporte sur les organes, et le corps sur les animaux dont il se compose – l’inverse signalant et provoquant les phases morbides.

La pensée économique, à la fin de l’Ancien Régime, avait rêvé de l’homo economicus comme de la forme idéale d’homo sapiens  : démiurge au service efficace de ses besoins, comme s’il les connaissait cause à cause et cas par cas – se targuant de les connaître parce qu’il a confondu avec eux son désir, qu’il ne connaît pas et qui fait toute son indécision native, noble et libératrice d’homme de désir, d’animal sortant de son animalité par la grâce du désir, de cet obscur objet du désir qui l’arrache pour moitié à son destin biologique, en vue d’une autre dignité que celle du vivant où il vit en centaure, cavale à gueule humaine. Obscur objet du désir que celui d’un enfant qui joue avec du sable, d’un adolescent soudain embrasé, d’un peuple sacrifiant sur l’autel des ancêtres ou renversant par apostasie d’holocauste le même meuble des supplices, d’un artiste brûlant un jour ce qu’il a adoré… S’opposant sur la question du plus ou moins de régulation nécessaire à l’économisation de l’existence humaine, les doctrines économiques, en revanche, fraternisent et n’en constituent plus qu’une, dogme unique de leurs articles divers, sur un point fondamental : à toute valeur d’échange correspond une valeur d’usage, corrélation clef de la vie destinée à l’utile, donc à l’outil, donc aux besoins tels que tous rassemblés dans l’ensemble mesurable de nos métabolismes et dictés par eux. Il n’y a de pensée économique possible, quel que soit par ailleurs son style propre, qu’en référence à ce credo de toute économique : la physique des métabolismes et de leurs quanta dicte les formes et les causes finales de l’utile – quant aux sphères de l’inutile (homo ludens), elles ne sauraient perturber d’aucune façon les logiques de la production et de la distribution des énergies du cycle vital. Clivée par décision de méthode entre l’utile et l’inutile, la pensée économique, dans son époque classique (« politique ») ou post-classique (« générale » ou « libidinale »), paie donc le prix de son préjugé anthropologique fondateur. De la complexité du vouloir-vivre, elle ne retient, par convention première, par nécessité technique, par conviction technologique, par religion du ratio, elle ne retient que le mesurable, et censure, ou refoule, ou décrie, ou dédaigne, ou exile l’incommensurable, l’ouvert, le jeu, l’indomptable.

Tu n’as ni prix ni fin, admirable assomption de l’homme de désir, noblesse de la bête saisie de l’inexpiable et capricieux désir nommé « parole ». Honnis soient les sordides et les cupides pressés de te domestiquer et de te dominer.


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