Jérusalem des astres (1)

jeudi 20 novembre 2014 par Jean-Luc Evard

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À Paris, dans quelques jours, les députés de l’Assemblée nationale débattront de la « reconnaissance de l’État palestinien ». On ne voit pas pourquoi les parlementaires français s’interdiraient le pas où les ont précédés, ces dernières semaines, leurs collègues de Suède et de Grande-Bretagne. On voit moins, en revanche, ce qu’ils en attendent puisque ces hors-d’œuvre diplomatiques d’une future souveraineté fantoche coïncident avec un autre tournant du conflit, les premières notes d’une forme de guerre féroce qui signale que, là-bas, la désorientation géopolitique s’accélère. Car l’initiative suédoise et ses remake ne se produisent pas à n’importe quel moment, ils succèdent à la phase des négociations pro forma qu’Israéliens et Palestiniens avaient feint encore de mener, au début de l’automne, et qu’ils ont suspendues sine die, quand John Kerry s’esquiva, pour ne plus revenir. Exit la Maison Blanche, les premières attaques à l’arme de poing et à la voiture bélier, jusque dans Tel Aviv, auront pointé le sens de cette brève pause dans le drame en vrille : la fin des simulacres de négociation aggrave le discrédit des deux directions palestiniennes auprès de leurs bases respectives, ouvre la voie à des activismes peu ou pas encadrés (s’attaquant à la foule, plutôt qu’à la ferme, au village ou au camp, comme, mis à feu de Gaza ou du Liban, les missiles décochés à la masse) – tandis que, du côté israélien, où se profilent déjà des mesures d’état d’urgence, le raisonnement omni-sécuritaire, qui n’est pas un raisonnement stratégique mais son contraire, investit et annule le très peu qui restait de marge de manœuvre géopolitique. C’est de cette situation qu’il faut partir pour comprendre le reste ; et d’abord pour comprendre comment le double langage conduit, là-bas, à une telle paralysie stratégique des deux côtés du conflit et, ici, à l’hypocrisie post-démocratique de la « reconnaissance » non pas seulement d’une non-existence de fait, mais encore d’une impossibilité de fait et de droit (son nom ? l’État palestinien).

Petite hypocrisie cachée dans une grande puisque la perspective d’un État palestinien mitoyen d’Israël, avec Jérusalem pour capitale, défie le bon sens, même le plus fruste. Israël ne « rendra » jamais la moitié arabe de Jérusalem enlevée de haute lutte à la Jordanie en 1967 : non pas seulement pour des raisons « nationales », et même pas au nom d’un quelconque belliqueux et inavouable « droit de conquête », mais aussi, mais surtout parce que, par définition et par nature, une capitale divisée n’en est pas une, ni là-bas, ni ailleurs. Ni pour les Israéliens ni pour les Palestiniens. Première escroquerie du double langage : alléguer une impossibilité, et l’alléguer comme étant une condition de… possibilité – comme la condition de possibilité d’un futur État palestinien. À partir de cette vieille hypocrisie maximale et initiale (dans sa lettre, elle remonte au moins à l’époque des accords d’Oslo, dans son esprit elle date des premières années du Fatah et du Hamas, et même des années du mandat britannique, des dix dernières du moins), à partir de cette bien vieille hypocrisie maximale et initiale léguée en 1946-48 par Londres aux Nations Unies, la kyrielle des petites hypocrisies paralysantes n’aura cessé d’ajouter son poids mort, sa masse toxique, sa nuisance de corps contre-nature à la première incongruité d’une capitale pour deux États, d’une Jérusalem retoquée à la berlinoise (le Berlin de la Guerre froide, la violence d’une ligne de démarcation à potentiel nucléaire).

Là opère en profondeur la faute politique irréparable, agissant sur toutes les parties comme une bombe à fragmentation et à retardement. Car une fois commise, une fois osée, une fois admise, une telle faute politique et stratégique doit à tout prix rester cachée sous le manteau, afin qu’elle ne déconsidère pas ceux qui, en leur temps, en prirent le risque mou et inglorieux, sachant bien qu’avec une telle recette contre-nature ils renverraient aux calendes grecques toute possible résolution du conflit israélo-palestinien. On ne négocie, n’est-ce pas, que sur du négociable. Jérusalem ne l’est pas, ne peut pas l’être. L’époque de la « question d’Orient », durant laquelle cette Ville des villes servait aux empires chrétiens et ottoman de monnaie d’échange à teneur variable ou frelatée, cette époque est révolue – depuis que les empires et les nationalités ont disparu, cédé la place aux grandes puissances et aux guérillas.

Israël peut se retirer – dès demain – des « territoires occupés », Israël ne peut pas se retirer de la ville arabe. Là-bas, toute future action géopolitique raisonnable doit partir de ces deux propositions, l’une positive, l’autre négative : elles commandent le reste, elles ont valeur de paramètres et d’invariants. Jérusalem n’est d’ailleurs devenue le foyer principal et symbolique du conflit israélo-palestinien qu’en 1988, mais à l’insu de l’opinion et quarante ans seulement après la fondation de l’État hébreu : du jour où la monarchie hachémite, sous la pression d’une partie de ses notables cisjordaniens, renonça à ses anciennes possessions, et déclara officiellement se désintéresser à jamais de cette ancienne partie du royaume, y compris de la mosquée al-Aqsa et de ses précieuses significations théocratiques. Ce jour-là, la Cisjordanie conquise par Tsahal en 1967 se transforma en un fardeau pis que lourd pour Israël : surgissent les « territoires occupés », et avec eux le statut d’« occupant », qui peu à peu prive l’État hébreu de sa gloire d’État restauré pour une nationalité en exil et place l’ensemble de la perspective sioniste historique en contradiction frontale avec ses origines – mais non sans rapprocher le sionisme religieux de ses buts, Eretz Israel, le « Grand Israël » biblique. Ironie amère : c’est en consommant en 1988 la perte des territoires acquis par elle en 1922 que la dynastie hachémite fait à Israël la pire des concessions : « occupés », ces territoires ont d’abord pour fonction de signaler qu’aucune frontière validée ne les limite. Fonction négative, mère de tous les dangers. Car fonder un État c’est d’abord tracer son limes, sa frontière, le dire souverain ne pouvant s’autoriser que de cet acte.

Vide géopolitique mortel auquel visiblement pensait Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, quand il déclarait, en octobre 1981 : « Je pense que le point de départ d’une solution des problèmes des Palestiniens est d’établir un État palestinien dans cette partie de la Palestine qui a été séparée de ce qui devait devenir Israël en 1922 et qui est maintenant la Jordanie. » De manière significative, ce militaire et politique du Likoud réalisera bien plus tard son projet, mais de l’autre côté de la non-frontière, sous la forme caricaturale de l’évacuation de l’enclave ex-égyptienne de Gaza, et prêtant alors le dos à un procès en impréparation qui équivalait à lui refuser le bénéfice géopolitique de la mesure (car elle avait pour modèle illustre le précédent de Begin et du Sinaï rendu à Sadate). Depuis ce demi-échec par improvisation, et qui avait voulu passer pour l’amorce annoncée d’une réorientation de la doctrine territoriale d’Israël en Judée-Samarie aussi, les séquences de colonisation intensive ont mis un terme définitif à cette lucidité. Comme si, peu avant sa mort et trop tard pourtant, Sharon s’était rallié aux recommandations du plan Allon (du nom de son auteur le député travailliste israélien), des années 1968-70 : « […] pour des raisons diplomatiques et surtout démographiques (ne pas mettre en cause le caractère juif de l’État d’Israël) il est indispensable de retenir le principe d’une rétrocession de la Cisjordanie et de Gaza » (cité d’après A. Dieckhoff, Les Espaces d’Israël, 1987).

La sanction diabolique d’une logique d’expédients à répétition a fini par régir l’ensemble de la contrée : la capitale (impossible) se ceinture d’une frontière provisoire et ambulante. Lorsqu’un diplomate et historien comme Élie Barnavi déclare ne plus voir qu’une solution au conflit, « le retrait unilatéral sur des frontières dont seul Israël dessinait les contours – sans doute en épousant le tracé du mur de séparation » (Le Débat 182, nov.-déc. 2014), il ne convient pas seulement de l’immobilité instable et limite du dispositif d’espace-temps, il évoque surtout à demi-mots, et en sens inverse, la dynamique par inertie qui s’impose à l’ensemble du champ géopolitique : qui assiège qui ? L’initiative géopolitique ira à celui-là seul qui en décidera et voudra savoir ce qu’il veut – à celui qui répartira les rôles sans lesquels il n’y a pas de positions et rien que des postures, donc pas de mouvement et rien que des manœuvres, et par conséquent pas de résolution, rien que des intentions, et toujours dilatoires.

Dans le sillage de la première grande hypocrisie géopolitique de la capitale impossible, à la suite de cette première boucle de nœud gordien se sont engouffrées, accumulées, enchaînées toutes les hypocrisies annexes, comme obéissant à la loi de quelque synergie perverse mue avec une régularité mécanique. Or le conflit israélo-arabe ne matérialise pas seulement un XXe siècle qui ne veut ni ne peut finir, pas seulement les effets cumulés et retardés de la politique arabe de Balfour et Jabotinski, il anticipe en même temps sur un XXIe siècle qu’il n’intéresse pas. Car le XXe siècle voulait encore maîtriser l’espace et les étendues qu’il avait hérités de l’époque des empires et des surfaces, alors que le XXIe siècle s’en retire et se tourne vers la maîtrise et la contraction des durées et des interfaces (à suivre).


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