L’effet Lawrence

Un portrait-robot
dimanche 23 août 2015 par J.-L. Evard

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T. E. Lawrence, Ernst von Salomon, André Malraux : des trois aventuriers les plus typiques dont le XXe siècle, pour s’incarner, avait retenu le visage et Roger Stéphane, dans un beau livre, fait le portrait en 1965, c’est au premier que nous devons le style et les emblèmes des « djihadistes » européens qui, aujourd’hui, rallient les diverses milices et forces armées de la guerre en cours en Orient. « Lawrence d’Arabie » : le nom suffit – pour camper la silhouette et reconnaître le sens de la mise en scène et du costume, le look qui, depuis Byron, fait aussi des acteurs de l’Histoire des figurants de leur propre cause. Les princes frappaient monnaie à leur propre effigie. De même Lawrence soignant son profil de conquérant inattendu : le geste compte autant, pour créer la marque, que, pour un orateur, la cadence de son verbe. Si, pourtant, Lawrence a lancé le style qui, un siècle plus tard, trouve tant d’épigones qui s’ignorent, et s’il a soigné ses apparences au moins autant que sa prose ou que la science de la guérilla, le talent du dandy nihiliste, en lui-même, n’explique évidemment pas la résonance puissante de l’initiative. Lawrence aura défié qui il voulut, et même mis Londres dans Jérusalem : sa djellaba lui servait non d’habit, mais de sceptre, crosse d’autorité en terre arabe et signe de rébellion en Occident pour cet officier qui se couronne ainsi deux fois roi au moment de défaire ou refaire des empires.

Bilan de l’opération : cinq ans après les cinq fatwas décrétées en novembre 1914 contre l’Entente, l’empire ottoman s’effondre, et le califat avec lui ; l’empire britannique s’étend sur tout le Moyen-Orient ; quant à la cause arabe, elle devra attendre. Aujourd’hui encore… De Lawrence lui-même, mort en 1935, nous dirons : il ne revient pas. Il ne reviendra pas, il est quelqu’un d’absent. Son absence, aujourd’hui, intéresse tous ceux qui se demandent pourquoi, et se demandent aussi ce qui, cent ans après lui, se substitue à lui. De même qu’il aura fait la guerre dans le désert pour le compte d’Allenby à qui il remet les clefs de Jérusalem avant de prendre congé et de changer de vie, de même faut-il comprendre l’effet Lawrence comme une fonction centrale de la guerre orientale actuelle. Le cas particulier de Lawrence posait une question d’époque, que l’on entend encore si on sait l’écouter à distance.

Le geste « anglais » qui adopte le désert et le look de cheik n’est pas moins prémédité que d’autres mises en scène tout aussi sophistiquées : il suppose une sorte de philosophie de l’histoire et de la société, née avec les romantiques et leur sens du commandement des foules turbulentes qui ne se contentent ni des enceintes parlementaires ni des tribunes de presse. Le théâtre – le boulevard – est leur premier médium, la grande machine publique où, ensemble, l’acteur, le comédien et le leader composent un possible aventurier. Or ce design n’est pas bricolage sur des accessoires, mais industrie, et, du point de vue des féodaux arabes, apparat d’une investiture. Qu’il investisse au même moment d’autres appareils de pouvoir (dans le cas de Lawrence, l’état-major et l’Université britanniques) tournés non vers la foule, mais vers ses élites – et il respecte alors la règle technique et politique des prises du pouvoir, parler leur langage aux sociétés qui composent la société. La djellaba de Lawrence fait le reste, moins atour que trait libérateur d’humour noir : toute rébellion qui s’habille contre un uniforme vaut, de la part d’un militaire, déclaration d’excentricité résolue. Aux gages de professionnalisme déjà donnés par l’officier de renseignement s’ajoutait la touche âcre d’originalité qui distingue l’homme apte à s’imposer et à libérer ses disciples de toute routine. La génération Lawrence ne fut pas chiche en gens de lettres et de scène devenus aventuriers politiques, artistes déçus et entrés en concurrence déclarée avec les « politiciens ». La relève des générations n’a pas mis fin à cette rivalité. Ses codes, ses discours, ses manies, ses mythologies se sont modifiées, mais la fonction s’est conservée, le personnage de Lawrence ne faisant que la masquer (dans les deux sens du terme) : dans le stratège se drape un partisan, et ce double jeu fascine les rôles intermédiaires (militants, miliciens et militaires), dont l’icône de Lawrence, dans les guerres d’après Lawrence, représente la forme épurée, le type cristallin. Car ce double jeu suppose de la ruse, le nom qu’on donne à l’intelligence quand elle doit forcer des situations obscures : discerner et maîtriser de l’irrationnel, mais à des fins qui paraissent rationnelles et, avec méticulosité, se donnent pour telles.

À la djellaba de Lawrence a succédé la cagoule de ses épigones. L’habit a changé, mais pas l’économie du prestige de scène, ni son principe romantique de maniement de la foule rassemblée au spectacle du politique. D’un siècle à l’autre, certains grands rôles ont survécu (déjà Lawrence ressuscitait Byron), ils ont cultivé la conscience approximative où fraternisent tous les aventuriers du politique : simplificateurs indignés, consommateurs d’-ismes hyperboliques et interchangeables, imprécateurs insatiables de l’Est et de l’Ouest. La cagoule des « djihadistes » remplit là, elle aussi, une double fonction : casque du militant, du milicien et du militaire, elle les équipe d’un logo, d’un commun dénominateur (alors que, par ailleurs, ils signalent au contraire la fragmentation de leurs communautés d’origine, familiale et autres), et c’est là sa fonction interne, celle de la coulisse. Sur sa face externe, côté salle, ce logo s’adresse à un public (de nos jours, non plus les tréteaux du boulevard, mais les écrans de la télécommunication). Forme pure de ce logo : le T-shirt où s’imprime la face angélique de Che Guevara star et partisan guérillero.

La cagoule règle ainsi les deux régimes de communication propres au conflit : en interne, elle sert d’outil de recrutement (en l’arborant comme un uniforme, les « djihadistes » perdent sans doute l’avantage d’excentricité de la djellaba, mais ils y gagnent de démontrer qu’on peut se retrancher au grand jour, sans se cacher, comme toutes les femmes qui se voilent par allégeance spontanée ou inspirée). Fonction de masque – essentielle pour pointer ce qu’il y a de nouveau, de jamais vu, dans la guerre en cours, et ce qui la distingue des modèles mêmes dont se réclament ses acteurs : elle est une guerre masquée, massivement masquée, toutes les multiples et diverses raisons de se masquer que se donnent les protagonistes convergeant vers la même manière de guerre, vers la même nouveauté sans précédent. Et c’est sur ce point stratégique que les « djihadistes » de l’Ouest ne peuvent pas se reconnaître dans Lawrence d’Arabie, même s’ils invoquent la même « cause arabe » : avec la cagoule qui fait leur marque de fabrique, ils rentrent dans la clandestinité en plein jour, ils le font si bien qu’on n’a pas encore interrogé le sens de ce geste violent, quand bien même il exploite un langage et des signes familiers. Car la cagoule, dès la tradition première du romantisme politique, sert toujours de support à un Message premier qui précède tous les autres : elle efface le visage, et elle le fait au grand jour, elle banalise la pratique de la communication sans visage – inquiétante, et faite pour inquiéter, car elle fait de l’absence de visage un trait commun à tous les antagonistes, quelle que soit leur fonction dans l’affrontement, forces de l’ordre, terroristes, otages… tous occupant la surface de l’écran à égalité obscène d’absence de visage.

Signe infaillible de la modification survenue dans l’effet Lawrence : le partisan avait un visage (il en était même fier), l’absence de visage et ses significations font au contraire le moment capital de la guerre des images qui se déroule dans la guerre orientale. Violence double de cette provocation de clandestinité paradoxale, car l’absence de visage qui fait violence au visage est encore et toujours un visage, et sa violence redouble de se déclarer en pleine guerre des images, en plein espace public et iconologique. Violence symbolique par excellence, mais aussi violence spectrale puisque, sans visage et fier de le masquer, le partisan contribue aussi à estomper le visible, donc à le suspendre, à le tirer vers ses valeurs infra, vers la nuit où masques et visages tendent à la même indistinction de particules en dissipation régulière et belliqueuse.


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