Méditation quantique (14)

James Joyce chez Einstein
lundi 17 août 2015 par J.-L. Evard

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Quand James Joyce note que « dans l’espace m’attend ce qui doit dans le temps m’échoir, inéluctablement », il vise d’abord, comment en douter, une dimension d’expérience individuelle, non pas d’emblée collective ou commune. Et pourtant la puissance d’espace-temps ainsi caractérisée n’affecte chacun de nous dans sa singularité qu’en la confirmant dans ses propriétés d’échantillon d’un genre : ce qui m’attend et me surprendra ne t’attend et ne te surprendra pas moins (car le réel, avant toute autre qualité, le réel primordial, c’est ce qui nous touche et nous assigne à cette même dépendance première, éprouvée et connue quand nous communiquons et comme ce qui nous rend aptes à communiquer entre nous : « nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole », Montaigne, et cette parole, dès le premier cri, fait d’abord place à ce qui nous affecte tous chacun à son tour). Pour expliciter l’intuition condensée de Joyce, on devra donc dire : affecté par cette puissance, l’est chacun de nous, et de nous tous il n’y en a pas un qui ne le soit – car nous « tenons les uns aux autres » par la parole, laquelle passe par la voix, par le registre de nos voix, par la pluralité et la multiplicité infinie de ce registre. Ne pas confondre ce singulier (la voix, la tienne, la mienne, notre empreinte vocale unique en son genre) et ce pluriel (la parole, le régime du verbe, sa syntaxe notre bien commun). Ne pas oublier, non plus et surtout, qu’à cette passivité d’être affecté par l’espace-temps correspond l’activité d’un être modifiant l’espace-temps, pesant sur lui, y intervenant comme « cause » aussi bien qu’il s’y tient comme « effet ».

D’où la question de toujours : ce singulier et ce pluriel, cette voix et ce verbe, ce passif et cet actif de l’affect, comment les articuler selon leur justesse même, celle des proportions sans lesquelles le vivant ne pourrait en aucun cas se réguler, c’est-à-dire se perpétuer en se renouvelant (perpétuer la multiplicité des genres de vie à travers celle des singularités qui engendrent la vie) ? Comment les composer sans trahir ce qui, entre eux, dissone aussi, et garantit que, du singulier et du pluriel, aucun des deux ne peut l’emporter ; ce qui assure que leur architecture, fractale comme celle d’une boucle, est toujours à refaire parce qu’en changent les courbures, le rayon, les extensions, les ondulations ? Question rythmique, question musicale qui, on le voit, on l’entend, vaut aussi bien comme question philosophique.

À première vue, en dépit de son originalité évidente (attribuer l’espace comme une rétention ou une suspension du temps), la proposition de Joyce bute sur un des ponts aux ânes de toute réflexion philosophique : ce qui affecte chaque sensibilité s’adresse certes à elle dans sa singularité (c’est moi Socrate qui souffre, qui doute, qui marche), mais ne l’affecte que selon toutes ses possibilités et propriétés stéréotypées de variante d’un type (Socrate est un homme – tel ou tel). Ma qualité d’individu singulier ne s’entretient donc pas par opposition à ma qualité d’individu générique échantillon d’humanité, mais en relation manifeste avec elle : singulier et pluriel, individu et genre marquent des domaines de réalité, des multivers aussi peu interchangeables ou substituables que, dans n’importe quelle classification, le tout et la partie. L’écart qui fonde ainsi toute composition de domaines de réalité spécifiques ne rend pas seulement le monde intelligible : le monde, qui est un complexe de mondes, un multivers, s’entretient et vit de cet écart entre singularité et pluralité, cas et type, différence et répétition. D’où la question nécessairement appelée par l’intuition de Joyce : ce qui m’affecte dans mon expérience de l’espace-temps (niveau égologique) m’indique-t-il aussi les formes d’une expérience commune, anthropologique ? Peut-on approcher, décrire ou circonscrire le différentiel ou les interférences de ces deux échelles d’intensité du même événement d’espace-temps affectant une singularité et une communauté ? Peut-on même dire qu’il s’agisse du même événement ? Les durées brèves du singulier relèvent-elles du même savoir que les durées longues du sens commun ? (« Non », répond Descartes, qui situe même là, dans ce hiatus, la nécessité du philosopher.)

Sur ce point même commencent les véritables difficultés : aucun de nous ne peut jamais s’assurer avec certitude que ce qui l’affecte dans sa singularité affecte aussi, et dans quelle proportion, le monde commun où il s’intègre. Chacun de nous présume qu’il ne déroge pas au lot commun, mais aucun de nous n’a jamais la certitude qu’il en va bien ainsi, et ce doute n’a jamais cessé de hanter la conscience réflexive. Plus ou moins, chacun de nous se projette en autrui, mais cette identification procède de la sensibilité et de l’empathie, l’entendement ne faisant que suivre, en fournissant les arguments qui élèvent ce vécu disparate de l’existence d’autrui à hauteur de raisonnement – ou y échouent en révélant la part dangereuse d’artifices disponibles en cas de panne de la conscience.

D’où la fragilité, presque pathologique, de ces rationalisations. Cet écart se fait encore plus cru dans le cas de nos constructions de l’espace-temps, car tout espace-temps résulte d’une Mesure, et cette Mesure diffère à tous égards, en fonction du vivant qui l’entreprend selon ses besoins et selon ses projets du moment, selon ses fins et ses moyens, selon son degré d’intelligence de la complexité et selon ses capacités de la modifier. Même dans l’hypothèse de J. Joyce imaginant l’espace comme puissance de suspension ou de rétention de la durée (et, par réciproque, le temps comme puissance d’effusion ou de fluidification de l’espace), la Mesure maintient tous ses pouvoirs constitutifs originaires – l’acte même de la Mesure, la géométrie ou la thermodynamique par exemple, mais aussi toutes les exigences qu’il satisfait : apprendre à calculer les proportions de nos mouvements (l’étendue des corps ou la vitesse de leurs mouvements), et perfectionner ce calcul.

Pour comprendre l’hypothèse de Joyce, il faut donc la situer dans son contexte large de crise aggravée de la Mesure : Joyce, en effet, ne pourrait pas se représenter l’espace comme du temps pétrifié s’il ne relayait pas lui-même l’ébranlement de l’espace-temps déclenché par les physiciens de sa génération, à commencer par l’intuition d’Einstein reconstruisant l’espace-temps tel un transfert d’informations au sein de l’univers électrique et électromagnétique.

En quoi cette intuition capitale fait-elle brèche dans notre tradition de la Mesure ? D’Euclide à Einstein, nous avions toujours considéré le temps comme une dimension adventice de l’espace, mesuré nos mouvements et ceux des choses dans la conviction galiléenne de pouvoir calculer des valeurs de mobilité subordonnées à un espace substance « neutre » et immobile (à l’image de celui de la géométrie des origines). Mesurer signifiait « spatialiser » (Bergson), présupposait, en effet, des étendues perturbées par aucun mouvement, des supports fixes s’offrant comme les prémisses immobiles de la Mesure à la conscience de l’arpenteur. La théorie de la relativité restreinte met fin à cette perception antique : elle montre comment les proportions que nous construisons « dans » l’espace n’expriment que la vitesse de circulation de l’information entre les objets-événements mesurés et celui qui les mesure. Sous l’autorité de ce nouvel espace-temps, où comptent les flux plus que les surfaces ou que les masses, l’hypothèse de Joyce prend une vérité particulière. Elle évoque, en la généralisant, la même intuition que celle d’Einstein, à savoir que, toute Mesure consistant à spatialiser de la durée, la démarche inverse est elle aussi concevable, et qu’il faut réinventer la physique en l’articulant non plus par référence projective à une étendue substantielle et inerte, mais par référence au flux d’informations que nous émettons et que nous recevons du simple fait que, vivant, et, pour vivre, destinés à nous réguler, nous ne pouvons pas nous passer de proportionner nos mouvements. La théorie de la relativité fait brèche dans la tradition de la Mesure parce qu’elle découvre et enseigne comment modifier la régulation de notre espace-temps : aux dépens de l’espace-temps euclidien et égyptien (sa massivité de monument machine d’éternité), au bénéfice des durées du vivant en tant que, pour mesurer son monde et se mesurer en lui, il le calcule comme l’effet agrégé provisoire d’un flux d’informations ininterrompu. Avec Einstein, Mesurer ne signifie plus arpenter, survoler, mais rythmer – voler, palpiter… Les chronologies l’emportent sur les topologies.

*

La brèche ouverte par la physique de notre espace-temps électrique et électronique s’est élargie à l’ensemble (ouvert) du monde des signes, celui de Pierce, pour la raison élémentaire que l’électricité est à tous points de vue le premier d’entre eux, et le plus éminent. Son règne est de fondation récente, alors qu’elle était connue de longue date : pourquoi ? C’est qu’il commence dès que les ingénieurs comprennent comment la traiter comme un signal, et non plus comme un corps – comme un flux, et non plus comme un stock : comme un rythme, et non plus comme une sidération (la foudre) ou comme un influx (galvanisme). L’électricité devient un signal du jour où on apprend à la mesurer : à calculer comment le flux se proportionne à ce qui lui résiste, le concept capital de champ naissant de cette découverte des résistances dont les forces électriques potentialisent la neutralisation. Cette signalétique immanente aux champs de type électromagnétique (le langage binaire des polarisations) aura derechef frayé la voie à une sémiotique, car cette signalétique s’avérait cas particulier d’un cas plus général, le langage des signes. À son tour, cette sémiotique fondamentale, propriété commune des mondes physiques, psychologiques et historiques (« nous ne nous tenons les uns aux autres que par la parole ») aura permis de refonder nos sémantiques : progrès accélérés des sciences linguistiques, bientôt saturées – face à quoi fait évidence ce qui les met en question et révèle le moment obscur de la révolution quantique : devenus plus ou mieux calculables, ces mondes de signes si avides de symbolisations supplémentaires n’ont pas pour autant fait reculer l’aléatoire, ils ont même engendré des indéterminismes d’un nouveau genre, et ce au cœur même des sanctuaires de la physique des particules (où la formule de Joyce ici glosée prend même une sorte d’inquiétante vérité littérale puisque les infimités quantiques d’énergie-matière régulièrement « découvertes » par la recherche ne correspondent qu’à des raffinements des procédures de mesure qui jouent tous sur leur accélération répétée, mécaniquement orientée vers un au-delà pour le moins hypothétique de la vitesse de la lumière).

Or ces raffinements de procédure, ne correspondant pas à une conscience plus subtile de l’énergie-matière mais à l’application mécanique des techniques d’accélération électromagnétique, ne vont pas sans réactiver l’illusion même que voulait dissiper la subversion einsteinienne de la Mesure, et que, de fait, pendant un moment, elle avait permis de dissiper pour partie, en milieu scientifique en tout cas. Cette illusion ne diffère d’ailleurs pas de celle apparue dès les premiers jours de la Mesure dans l’Égypte antique : invinciblement, celui qui mesure, quoi qu’il mesure, se figure maîtriser du non-vivant, au sens où tout ce qui vit ne peut se mesurer que si préalablement imaginé comme dépouillé de l’élan qui le met hors de portée de toute mesure (et peut-être au-delà du vivre même). On ne mesure que de l’immobile, toute Mesure est la relation de capture imposée à du mobile par un immobile, car on ne mesure que ce que l’on a commencé par appréhender et arrimer – car à cela, et à cela seulement, tient le secret euclidien-égyptien : fixer, pétrifier, embaumer le vivant.

Ce risque de rechute dans la spatialité (désormais cybernétique) nous est aujourd’hui rendu manifeste par la résistance des macro-systèmes, dès qu’ils dysfonctionnent et s’effondrent ou se paralysent (pannes : un aéroport, une ville, un réseau informatique). Mais il perçait déjà dans l’échec de la controverse organisée en 1922 entre Einstein et Bergson. Le privilège de l’exception introspective réclamé par Bergson contre le raisonnement einsteinien manquait sans doute son propre objectif (le métaphysicien des durées intensifiées n’a pas vraiment compris la portée propre de la découverte du physicien relativiste, et pas non plus ses conséquences « coperniciennes » sur toute métaphysique à venir). Mais il traduisait une objection de principe, qui finit d’ailleurs par inquiéter Einstein lui-même, aux prises, dès la fin des années 1930, avec la fabrication programmée du feu nucléaire : si la réforme des sciences de la nature ne permet, ni d’élever en conscience l’expérience que nous faisons du monde vivant à l’époque électrique et électronique, ni d’échapper à l’illusion qu’il nous faut immobiliser cette vie pour conforter et affirmer la nôtre, alors, à de telles sciences, manque encore l’essentiel.

Sources :
- James Joyce : Ulysse, édition Gallimard folio, I, p. 313
- M. de Montaigne : Les Essais, I, 9
- H. Bergson : Durée et Simultanéité. À propos de la théorie d’Einstein, PUF, 1968


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