Terre et mer dans la Bible (4)

Exode vers la mer
mardi 4 août 2015 par J.-L. Evard

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Qui remarque que les pages d’Exode, chronique de la naissance d’un peuple, tournent pour une bonne part sur une sorte de jeu de mots, s’explique l’attraction sans pareille exercée par le récit et sa place centrale tant dans la religion juive de l’histoire que dans l’histoire sainte en générale. Moïse, explique l’Égyptienne qui le sauve des eaux, signifie « Tiré » : la fille du pharaon retire des eaux du Nil l’enfant que ses parents leur ont abandonné. Or le même rescapé, plus tard, « tirera » à son tour son peuple des eaux, au moment où le traquent les chars du despote : si elles s’ouvrent devant les Israélites sortant d’Égypte après célébration de la Pâque, elles engloutissent les escadrons égyptiens. Celui qui a été « tiré » « tirera » les siens : aucune vie ne devient un destin sans que cette élévation ne se dise dans les implications du nom propre, à plus forte raison si le destin, qui se joue, comme dans le cas personnel de Moïse, en répétant l’événement consigné par ce nom, dévoile aussi bien celui d’un homme que celui de sa communauté. Moïse, en imposant à la mer des Joncs de s’ouvrir en bouclier et en rempart de son peuple, justifie alors le nom propre reçu au nom de son adoption ; et cette justification a pour scène le même élément des ondes, celles d’un fleuve pour le premier acte (Moïse sauvé), celles de la mer pour le second (Moïse sauveur). Le nom propre, comme surnom, avait commencé par faire entendre un nom commun ; pour finir, il acquiert valeur de chiffre, et sa signification se fait destinale.

Ces symétries présentent trop de perfection pour ne pas répondre à une intention profonde de l’ensemble du récit, elles attestent du soin mis à le construire comme un enseignement aux formes et aux techniques épiques précises, aptes à la transmission en durée longue, empruntant au merveilleux mythologique mais en vue d’une fondation historique et d’un récit des origines. Il s’agit donc d’en décrire l’agencement, son double registre, et son ressort symbolique, et sans considération préalable de leur longue tradition théologique et allégorique : comment les ondes, les eaux, les fleuves et les mers deviennent-ils les constituants allégoriques fondamentaux de la genèse d’un peuple et de sa tradition religieuse ? Dans le récit biblique de la sortie d’Égypte, « les prophètes et les psalmistes célèbrent les exploits de Yahvé sur les bords de la Mer des roseaux avec exactement les images par lesquelles les œuvres divines du début des temps sont glorifiées. Le “dragon” égyptien abattu grandit en un symbole d’ampleur universelle dans le drame du Salut qui sert d’introduction à la Révélation et qui est déjà lui-même révélation », note Buber au chapitre 8 de son Moïse (traduction Kohn, 1957). Encore faut-il saisir pourquoi ces chapitres d’Exode représentent plus qu’une variation sur le thème universel de l’apocalypse diluvienne, plus qu’une reprise du motif de l’alliance avec Noé sauvant son peuple dans l’arche (Gn chap. 6 à 9), et saisir pourquoi, cette fois, l’épreuve des eaux inaugure un régime théologique et politique, prélude à la constitution du peuple hébreu en communauté mosaïque munie de ses lois. En quoi l’épreuve des eaux peut-elle doter d’une telle puissance de fondation ? Question qui revient à se demander comment au juste une tradition opère comme une transmission efficace, comme un signe de fondation apte à résister aux déformations que suscite son propre culte. Et cette question se pose toujours dès qu’on approche les récits de fondation, par nature friands d’obscurité.

On resserre encore cette question si l’on remarque que le nom de Moïse fait mémoire de l’avantage marqué sur les eaux où devait se noyer le nouveau-né dérivant dans sa nacelle de joncs et de bitume – et qu’en revanche les eaux auxquelles, quatre-vingts ans plus tard, Moïse commande de protéger son peuple en danger de mort sont celles, non d’un fleuve, mais d’une mer (en tout cas d’un vaste lac, comme il y en avait beaucoup entre le delta du Nil et la mer Rouge). Ainsi le nom de Moïse ne dit pas seulement la relation personnelle de celui qui le porte avec l’empire des eaux : il connote l’élargissement de cet empire, le passage du monde des fleuves au monde des mers. On ne saurait surestimer ce changement de plan puisque toute l’histoire de l’Exode sert d’annale à la naissance d’un peuple en particulier, mais qu’elle sert aussi de modèle, plus généralement, à l’ensemble des peuples de l’Orient pris dans le réseau des économies hydrauliques et dans le champ politique de ce qu’on appelle, grâce à Karl A. Wittfogel, le « despotisme oriental », cette première forme de pouvoir « total », selon sa propre expression. En défiant le pharaon, Moïse jette le gant au maître des eaux, au grand ordonnateur divinisé des canaux, des plans d’irrigation, des étiages, de la répartition des flux et des stocks obtenus dans les boues fertiles du grand fleuve axe de vie au milieu du désert.

Moïse, nourrisson jeté à l’eau pour qu’elle le fasse mourir, renverse ainsi deux fois le cours prévu des choses et fraye une voie émancipatrice immédiatement sensible pour tous les peuples menacés de corvée et d’asservissement au service d’un despote hydraulique : échapper au au joug du fleuve en gagnant la mer, dresser grâce à elle une barrière protectrice et fondatrice à partir de laquelle devient possible un recommencement (car les Hébreux, vivant en Égypte depuis « quatre cent trente ans », Ex 12, 40, ont si bien conscience de la portée de leur sédition qu’ils renâcleront plusieurs fois devant l’épreuve : la faim, la soif…). Un hiatus net marque donc, dans l’empire fluide des eaux, le clivage du fleuve et de la mer : parmi tous les pouvoirs de magie contrôlée conférés à Moïse pour contraindre le pharaon à céder à sa prière insistante de quitter le pays, il y a celui, spectaculaire, qui lui permet, sous les yeux effarés du despote et de sa cour, de transformer les eaux du Nil en sang (Ex 7, 14-25). Le sens de cet épisode, parmi toutes les plaies qui accablent l’Égypte persécutrice des Israélites asservis à la corvée hydraulique, ne prête à aucune équivoque : le fleuve sacré relais d’une calamité répugnante… le même fleuve qui fut la matrice de Moïse charrie soudain une immense putréfaction, comme si, avant de gagner la mer qui sauve, il fallait dégrader et maudire le fleuve nourricier – et s’habiliter soi-même, dans l’empire des eaux, à ouvrir un contre-empire, lui aussi un fluide, mais d’un tout autre genre, et purifié des grenouilles qui, autre plaie, infestent le lit du fleuve quand Moïse incline ainsi ses pouvoirs de sorcellerie. On comprend alors ce détail du récit : à la veille de l’assaut des chars égyptiens, il campe les Israélites « en face de la mer, en face de Baal-Tsephôn » (Ex 14, 1). Ce camp-là nous propose l’image dramatique qui parle d’elle-même : ce bord de mer qui sert de halte et d’étape a aussi valeur narrative de suspension épique, il s’intercale, comme le calme avant la tempête, entre la cavalerie du despotisme hydraulique et le désert à traverser en direction de Canaan.

On n’en comprend aussi que mieux les accents de ferveur de l’hymne entonné par les musiciennes israélites, une fois la mer traversée à pied sec et refermée sur l’armée égyptienne, en l’honneur du Dieu qui sauve : « Il a jeté dans la mer le cheval et son cavalier », chante un des versets (l’hymne passant pour un document authentique repris à la tradition orale, inséré beaucoup plus tard par les rédacteurs du livre de l’Exode), « Il a précipité dans la mer les chars du pharaon et son armée », « ils sont descendus dans les profondeurs, comme une pierre », « Tu as soufflé : la mer les a recouverts ; ils se sont enfoncés comme du plomb dans les eaux magnifiques » (chap. 15). L’élan épique n’empêche pas, comme on voit, la connaissance lucide de la différence générique mesurée entre les fleuves, veines de la terre, et le Nouveau Monde, les mers – accent d’autant plus significatif que cet hymne à la Mer et à ses « eaux magnifiques » ne précède que de peu l’entrée dans le désert, moment, lui aussi, d’une initiation, quoique tout autre. Indice certain de l’empreinte mythologique ainsi donnée à l’image du monde qui surgit au moment de cet échappement à l’étau du despotisme hydraulique : le Seigneur interpellé en actions de grâces dans cet hymne de victoire présente ici et là les traits de quelque puissant grand animal (ses « narines », son « souffle »), comme s’il fallait ces attributs pour rendre compte de la victoire remportée sur la puissance monstrueuse des armées du fleuve nourricier. Le Dieu qui, à la fin du Livre de Job, louera la toute-puissance du Léviathan ne s’exprimera pas autrement. La mer sert de révélateur au moins métaphorique à la puissance des abîmes – à leur profondeur –, comme s’il fallait d’abord avoir quitté le plat-pays des vallées pour s’initier à un tout autre espace-temps, passer de l’éternité, temps calendaire que figure l’inéluctable répétition des crues et décrues du fleuve pharaonique, à l’historicité, temps linéaire et vierge qu’enseigne la rupture avec la domination établie. Il fallait la mer pour échapper à l’emprise de la terre. Le récit de la fondation réduit ainsi l’énigme à sa expression la plus pure : il fallait la mer – mais, derechef, que faut-il pour comprendre cette nécessité elle-même, si extraordinaire que son intuition en est passée par théophanies, miracles et autres prodiges aussi peu intelligibles les uns que les autres, tous, néanmoins, outils de la rationalisation collective d’une expérience du commencement ? Peu importe : seul importe, en effet, que le récit des fondations, quel que soit son usage, ironique ou didactique, de la fiction, ne dissimule pas, mais souligne même le clivage terre-mer qui commande aux événements faisant avènement, leur clef.

Le peuple d’Exode, de même, ne s’est ébranlé hors d’Égypte que bannières au vent, son pain sans levain sur les épaules, non en fugitif furtif : le Seigneur aura d’abord enjoint à Moïse de le rassembler en « armée » (Ex 6, 26 ;12, 17 et 12, 37), répartie en tribus, selon un dispositif qui durera jusqu’à la conquête adossée, elle, à un autre fleuve, le Jourdain. D’un fleuve à l’autre, du Nil au Jourdain, un peuple aura pris corps – par contact inattendu puis médité avec la mer, événement assez considérable pour qu’on présume que Moïse « tiré » des eaux lui doive son rang à part dans le panthéon des fondations mythiques du politique. À l’enfant « tiré » des eaux comme au peuple de l’Exode, il fallait la mer pour devenir adulte.


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