Terre et mer dans la Bible (3)

L’axe Tyr-Jérusalem dans le premier Livre des Rois
dimanche 2 août 2015 par J.-L. Evard

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Discrètement agencée, il y a, dans les versets du premier Livre des Rois consacrés au règne du roi Salomon, une véritable théorie systématique de la puissance soudaine du royaume et de son emprise sans précédent sur l’étendue géopolitique où il s’insère en peu de temps, aussi bien par le biais de conquêtes territoriales ou frontalières que par sa politique d’alliances vers le lointain. À la stricte condition de bien trier les problématiques et de ne jamais confondre la valeur documentaire du texte, forcément déficitaire, et sa fonction nécessaire et suffisante de théorie du pouvoir, il est possible de synthétiser les moments et les catégories de cette réflexion, systémique avant la lettre.

Le ton en perce dès les premiers versets : « Juda et Israël étaient nombreux comme le sable qui est près de la mer » (1 R 4, 20), comparaison en elle-même remarquable dans une tradition d’origine lévitique toujours méfiante devant l’innombrable dont, depuis le Deutéronome, elle répute le maniement périlleux car réservé au Très-Haut. Mais comparaison dépourvue de tout sous-entendu ironique, comme le montre le propos de Salomon lui-même, rêvant à haute voix qu’il dialogue avec son Dieu : « Je suis au milieu de ton peuple, celui que tu as choisi, peuple nombreux, qui ne peut être ni évalué ni compté, à cause de son grand nombre » (1 R 3, 8). Ce que le texte fait dire au roi, à la première personne, il le répète d’ailleurs, quelques versets plus loin, à la troisième : « Dieu donna à Salomon de la sagesse, une très grande intelligence, un esprit aussi vaste que le sable qui est au bord de la mer » (1 R 5, 9). Non seulement le narrateur ne laisse pas le moindre doute sur une telle sagesse (« toute la sagesse de l’Égypte », 1 R 5, 12), mais encore y insiste-t-il : parce que pieux, le roi ne verse pas dans le présomptueux quand il fait valoir ses propres qualités, ou ose en faire état, dans ses monologues, comme d’une exception le mettant d’emblée au-dessus de la multitude et l’autorisant à son autorité propre (qui n’est pas, toutefois, de nature charismatique, mais magistrale et profane : Salomon œuvre surtout en fondateur, en architecte, en armateur, en diplomate, quitte à s’écarter, sur le tard, des prescriptions religieuses les plus rigoureuses quand il tolèrera la polygamie et les divinités parèdres).

L’infini de la mer sert donc à plusieurs reprises de terme de comparaison pour le moins positif à cette première approche du pouvoir de Salomon – analogie peu banale de par sa rareté dans les Écritures, et de par sa proximité avec sa voisine évidente : l’infini de la mer dénote bien sûr l’étendue marine mais, en l’occurrence, il connote aussi sa contraire élémentaire, le sable du désert – ce qui, par contraste évident, renforce la valeur emphatique positive de la mer immense mise à l’arrière-plan des attributs de majesté du règne commençant de Salomon.

Le lecteur, au fil du texte, devra ensuite faire une concession de plus, et de taille, aux choix métaphoriques du narrateur : l’immensité de la mer ne sert pas seulement à figurer la profonde sagesse du fils de David (nous resterions dans le domaine des conventions littéraires, or chacun sait qu’elles ne trompent personne), elle sert aussi, parmi les outils symboliques de la communication entre personnages du récit, de référence collective et non fictive au clergé des prêtres affectés au service du Temple. Car le Temple (oui, le fameux Premier Temple lié au nom de Salomon), sanctuaire central et unique de toutes opérations sacrificielles (vœux, hécatombes, rémunérations et purifications rituelles de toute sorte), obéit, quant aux principes techniques de sa construction, aux lois du genre : le sang animal qui y coule d’abondance doit impérativement être évacué, et tenu aussi propre que possible, en particulier, le corps des sacrificateurs responsables du corps des bêtes offertes en sacrifice et en holocauste. Il faut donc, dans l’enceinte du Temple, un lieu efficace d’ablutions à l’échelle de cette industrie du sacrifice : ce sera… « la Mer de fonte » (que la traduction de Chouraqui, de son côté, dit « de bronze ») : « Il fit la Mer de fonte. Elle avait dix coudées d’un bord à l’autre [environ cinq mètres], une forme entièrement ronde, cinq coudées de hauteur et une circonférence que mesurait un cordeau de trente coudées. Des coloquintes l’entouraient au-dessous de son bord, dix par coudée, faisant tout le tour de la Mer ; les coloquintes, sur deux rangs, étaient fondues avec elle en une seule pièce. Elle était posée sur douze bœufs, trois tournés vers le nord, trois tournés vers l’ouest, trois tournés vers le sud, et trois tournés vers l’est ; la Mer reposait sur eux, et toute la partie postérieure de leur corps était en dedans. Son épaisseur était d’un palme [de 7 à 8 centimètres] ; et son bord était façonné comme le bord d’une coupe, en fleur de lis. Elle contenait deux mille baths [unité de volume mal appréciable] » (1 R 7, 23-26).

Ainsi, au Temple érigé à Jérusalem, les pontifes du sacrifice disposent, pour leur hygiène et pour leur pureté, d’une véritable mer en miniature, placée d’ailleurs au centre du dispositif, entre le Saint des Saints et le vestibule. Elle succède à la plus modeste cuve des purifications de la Demeure décrite en Ex 30, 17. L’extraordinaire objet entre certes dans la série des dépenses fastueuses qui firent le lustre sans pareil du régime, son image de réplique hébraïque des grands travaux égyptiens ou bayloniens. Mais c’est plutôt le soin extrême mis dans son agencement symbolique et ornemental qui, à juste titre, retient ici le narrateur et son lecteur : le bœuf, emblème même du rapport à la terre traversée et labourée, y reste animal de trait, mais cette fois pour s’atteler au char de la Mer – comme si le royaume entier voulait, et pour la première fois dans l’histoire de ses allégories et de ses blasons vecteurs d’historicité, voulait se représenter lui-même comme une île, tel un atoll mettant la mer en abîme au cœur de ses œuvres vives. La précision mise à référer chacun des quatre attelages de trois bœufs à chacun des quatre grands points cardinaux ne laisse place à aucun doute : la Mer de bronze s’inclut dans un système de coordonnées d’orientation qui manifeste, au cœur des montagnes de Judée, que maintenant on maîtrise aussi les mers – sans boussole mais pas sans outils de repérage –, et qu’on peut désormais les traverser, cap vers la haute mer, au lieu de se contenter du simple cabotage côtier. La Mer de bronze ne matérialise donc pas seulement un apogée de l’institution sacrificielle centralisée par le roi qui réserve aux sacrificateurs leur maison haute. Elle opère aussi tel un sceptre, pour connoter un pouvoir d’un genre tout nouveau dans le royaume d’Israël et de Juda : le pouvoir sur les mers. Sa demi-sphère anticiperait presque sur la sphéricité de la boule que dans leur dextre brandiront bien plus tard les empereurs de tradition romaine pour signifier leur suprématie augustéenne urbi et orbi. En son temps du moins, elle signale que l’horizon d’Israël vient de s’élargir au-delà des côtes et des massifs montagneux : non vers la masse continentale, égyptienne ou syrienne, mais, en sens contraire, vers le lointain des mers et vers la plus grande des mers, vers la Méditerranée (dont le nom latin rappellera plus tard que, de fait, elle balise le cœur des terres : qui s’y impose domine au cœur du monde et le monde entier). Les douze bœufs piliers de la Mer de bronze, leur nombre l’indique, renvoient d’ailleurs aussi au zodiaque : la terre, la mer et le ciel des constellations se fondent ainsi en un seul espace-temps homogène, placé au cœur du sanctuaire. La surface lisse du couvercle de la Mer de bronze fait image au disque terrestre et maritime qui s’étend sous le ciel cloué de corps célestes Or il se trouve que cette symbolique monumentale répond à une nouveauté géopolitique, à laquelle, dans le premier LIvre des Rois, la chronique du règne de Salomon sert de document descriptif et explicatif.

C’est du moins ce que, quelques versets plus bas, le texte dit en toutes lettres (et ce qui, avantage non négligeable, nous atteste qu’on ne risquait pas de surinterpréter la description aussi majestueuse que sobre de la Mer de bronze (ou, selon l’autre version : de fonte). Car l’histoire des fastes du règne de Salomon commence du jour où Hiram, régnant sur Tyr, le plus grand port méditerranéen de ce Xe siècle av. J.-C., offre son alliance et ouvre son espace au roi hébreu. L’épisode géopolitique a lieu peu après que Salomon a épousé la fille du pharaon : « Le roi Salomon construisit des bateaux à Etsiôn-Guéber, près d’Eilath, au bord de la mer des Joncs, en Edom. Hiram envoya sur ces bateaux, avec les hommes de Salomon, ses propres hommes, des matelots qui connaissaient la mer. Ils arrivèrent à Ophir [en mer Rouge] et ils prirent de l’or, quatre cent vingt talents [environ 14 tonnes], qu’ils apportèrent au roi Salomon » (1 R 9, 26-28). Deux fois encore, le chapitre 10 du premier Livre des Rois évoque les conséquences de cette alliance de longue durée avec Tyr, le grand port phénicien de l’époque, en particulier le verset 22 : « Car le roi [Salomon] avait en mer des bateaux de Tarsis [sur la Péninsule ibérique, au bord du Guadalquivir, là même où le prophète Jonas cherchera à fuir les injonctions de son Dieu…] avec les bateaux de Hiram ; tous les trois ans arrivaient les bateaux de Tarsis, apportant de l’or et de l’argent, de l’ivoire, des singes et des paons. »

Pour le dire à la manière, non des exégètes, mais des historiens de la Méditerranée antique : l’axe Tyr-Jérusalem fait nouveauté, et même césure, car il signale qu’un système maritime transcontinental de communications et de transport s’ajoute au système terrestre caravanier traditionnel. Basculement décisif. On le sait, la flotte phénicienne (ici, elle se décrit comme judéo-phénicienne) passera un peu plus tard le détroit de Gibraltar, à la recherche de métaux précieux tel l’étain de Cambrie. Si Tyr, pour commencer, s’assure, sur ses frontières méridionales et orientales, de la protection militaire de Jérusalem, la capitale davidienne des douze tribus, quant à elle, s’ouvre alors un double accès à l’immensité des mers (au sud, par Eilath, au nord et à l’ouest par l’archipel artificiel de Tyr, ses rades et ses bassins de radoub qui font l’admiration des marins de l’époque). Les prémisses d’une possible thalassocratie s’agrègent ainsi pour la première fois dans l’histoire de la Méditerranée, et l’on ne saurait en surestimer les conséquences de court et de long terme : ouverture stratégique et commerciale d’Israël à la haute mer, retournement du Moyen-Orient sur son flanc occidental et au détriment relatif de son économie caravanière (la reine de Saba vient rendre hommage à Salomon, non l’inverse, à l’image de cette modification des flux de fret : « La reine de Saba entendit parler de la réputation de Salomon et vint à Jérusalem pour le mettre à l’épreuve par des énigmes. Elle avait une suite très importante et des chameaux portant des essences odoriférantes, de l’or en quantité et des pierres précieuses. Elle vint trouver Salomon et parla avec lui de tout ce qu’elle avait dans le cœur. Salomon lui expliqua tout ce qu’elle demandait ; il n’y avait rien de caché que Salomon ne pût lui expliquer », 2 Ch 9, 1-2 – subtilité du rédacteur laissant entendre combien les protagonistes principaux, tels de véritables stratèges, mesureraient eux-mêmes tout l’enjeu, les nouveaux arcanes du pouvoir, voire déjà aussi bien que les historiens longtemps après eux !). Cette prééminence de la mer sur la terre dans l’économie politique du royaume de Salomon n’a pas échappé aux historiens de l’école positiviste, à commencer par Heinrich Graetz : « C’est du commerce maritime avec l’Inde que Salomon tira ses plus riches revenus » (Histoire des Juifs, trad. M. Wogue, I, 1882, p. 136).

La dislocation prématurée du royaume davidien, dès la fin du Xe siècle, rompra ce premier élan ; dès le IXe siècle, sous le règne du onzième des successeurs en droite ligne de Salomon, le royaume davidien perd la main (« Josaphat construisit des bateaux de Tarsis pour aller chercher de l’or à Ophir ; mais il n’y alla pas, parce que les bateaux se brisèrent à Etsiôn-Guéber. Alors Achazias, fils d’Achab, dit à Josaphat : Que mes hommes aillent avec les tiens sur les bateaux ! Mais Josaphat ne voulut pas. Josaphat se coucha avec ses pères et fut enseveli avec ses pères dans la Ville de David », 1 R 22, 49-51). Cet élan vers la main-mise directe sur l’ensemble de la mer fermée commune aux portes de l’Europe et de l’Asie, le réactivera plus tard une seconde vague (elle verra s’affronter Rome et Carthage), puis une troisième, puis d’autres encore, la Méditerranée passant ainsi d’un grand port du monde et d’un grand réseau terre / mer à un autre – jusqu’à frayage de l’espace atlantique et du Nouveau Monde.

Que la Bible puisse ainsi servir, elle aussi, d’archive occasionnelle à la longue histoire des dialectiques de la terre et de la mer et à celles de leurs multiples interfaces, voilà qui renouvellera sans doute un peu les démarches de la méditation stratégique en règle. Car la brève histoire sans suite de l’axe Tyr / Jérusalem a valeur de cas d’espèce le plus pur. À ce titre, elle doit servir de préface universelle à toute génétique rigoureuse des interfaces de l’hégémonie. Ainsi sans doute l’entendait Jean Servier en intitulant sa belle étude de 1976 « Les forges d’Hiram ou la Genèse de l’Occident ». On la complètera d’une simple question, qui vaut réserve de principe sur le titre et sur la thèse : dans cet « Occident »-là, n’y avait-il pas d’abord et décidément beaucoup d’Orient, Égypte ou Arabie, Syrie ou Mésopotamie ? Comme le peuple juif depuis la destruction du Second Temple en 70 ap. J.-C., tous les peuples écartelés entre ces deux pôles en savent quelque chose. Comme la souveraineté, l’interface constant et multiforme de la terre et de la mer n’a pas d’âme, il ignore ces vicissitudes, il ne connaît que les impératifs d’une fonction partout égale à elle-même.


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