Après la Grèce

jeudi 30 juillet 2015 par J.-L. Evard

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Comme si, par quelque accord tacite, on convenait de toujours esquiver la question parce qu’on en craindrait les conséquences, l’événement caché dans l’événement de la capitulation du gouvernement grec n’aura pas suscité le moindre commentaire digne de ce nom. Passe encore que le principe réaliste de résignation impuissante qu’il invoque trouve des adeptes – puisque s’applique ainsi une règle ancienne du style démocratique et parlementaire, celle qui en appelle, à haute voix, de la force des choses comme d’un élément inconditionnel de toute décision et prie l’opinion publique de reconnaître ce point de bon sens en se mettant pour ainsi dire à la place du stratège qui s’est fondé sur lui. Mais le déroulement lui-même de cet épisode ? Mais le fait que la règle même de ce jeu ait été ouvertement outragée (le fait qu’un gouvernement disposant d’une majorité législative absolue et la retrouvant, encore renforcée, à l’issue d’un référendum, puisse néanmoins se dédire et remettre les clefs du pouvoir à ceux qu’il avait résolu de défaire), ce fait-là, dans sa pureté de cas limite, dans sa puissance exemplaire et tragique de dénouement vraiment inattendu, ce fait-là passe à la trappe, comme si une vigilante conspiration du silence avait réussi à détacher sans délai l’événement de sa signification, le fait de sa vérité de présage ; avait réussi à le réduire à quelque contentieux banal entre des réalistes et des aventuriers, entre des décideurs et des utopistes – à l’image du « lâchage » de Varoufakis par Tsipras consentant à le démettre sur simple injonction de l’Eurogroupe. Or l’épaisse chape de silence étendue sur le dénouement fait partie du film tout entier, sans guère de doute elle compte plus que lui, et pour une raison aussi simple que forte : si la règle parlementaire et démocratique des majorités légitimées par leur avantage numérique investissait Syriza de tout le pouvoir en Grèce et de beaucoup de prestige en Europe (bien au-delà de ses perspectives programmatiques locales, Syriza incarnait l’ensemble flottant mais tenace des courants « nonistes »), que reste-t-il désormais de cette règle, en Grèce et partout ailleurs en Europe ?

Explicitons la question, expliquons-la. Elle part d’une évidence : un événement et ses significations, nous les distinguons et discernons d’autant mieux que nous comprenons en quoi ils affectent, plus ou moins, un peu ou guère, les conventions de toutes sortes qui trament et régissent les rapports entre groupes sociaux en tout genre. Au plus bas niveau d’intensité, le non-événement : le fait divers, sa monotonie de répétition sérielle du quotidien ; et au plus haut niveau de la même échelle d’intensité : la qualité d’avènement atteinte par un événement moment aigu d’une rupture de charge appelant changement de régime, donc modification des règles et des conventions de la vie commune. Or le fait brut révélé par la capitulation de Syriza tient en peu de mots : aucune puissance de gouvernement n’ayant jamais seulement rêvé de capitaliser un jour les suffrages obtenus et le prestige détenu par Syriza en ce temps record de moins de deux ans, le renoncement subit de Tsipras fait figure d’événement de haute intensité (car anormal aussi bien pour ceux qui l’espéraient que pour ceux qui l’appréhendaient), et plus lourd encore le silence unanime qui le suit et dont il fait l’objet. (Insistons : non pas le Tsipras figure « de gauche », non pas le Tsipras héritier de l’hellénisme prosoviétique des années 1941-1947, mais Tsipras jeune adulte de l’« Europe des peuples » et de la résistance, aussi sentimentale soit-elle, à l’utopie keynésienne ou monétariste du Management intégral érigé en principe politique, éthique et esthétique.)

Notre question en inclut donc elle-même deux autres. Première question : en pleine culture démocratique et parlementaire, pourquoi la loi des majorités peut-elle cesser de s’appliquer de manière aussi abrupte (et en l’absence indiscutable de toutes circonstances violentes ou extraordinaires) ? Seconde question : Pourquoi cette possibilité, considérée en elle-même, ne fait-elle pas scandale, pourquoi la possibilité d’une autodestruction de cette culture, possibilité devenue état de fait dans le cas grec, pourquoi cette possibilité semble-t-elle si peu prise en compte par ceux qu’elle menace directement de priver de leurs droits et de leurs devoirs ?

À cette question il faut tout d’abord refuser la réponse basse et triviale qui se satisfait de l’antienne « anti-technocratique » : car il s’agit, non de conjurer des pouvoirs censés occultes, mais de comprendre comment procède cette technocratie (la ci-devant rationalité économique du grand espace européen) pour paralyser les règles de la culture parlementaire (contraindre Tsipras à se dédire devant sa propre majorité, et malgré les 61 % acquis haut la main au référendum du 5 juillet) et pour manipuler l’ensemble « noniste » qui, du nord au sud de l’Union Européenne, et malgré son renforcement indiscutable dans l’opinion publique, échoue décidément à se transformer en force de décision, nationale ou transnationale. Le désordre incoercible des motifs « nonistes » est certes pour beaucoup dans la facilité avec laquelle la technocratie contient leur progrès éparpillé et se joue de leurs discours, notamment quand, non sans une grande intelligence de la situation, elle déplore le pli d’autarcie parfois xénophobe de leurs dénonciations des Traités européens, et dans ce grief habile se taille, par bénéfice polémique, un brevet de champion moral des sociétés ouvertes. Dans ces escarmouches, l’essentiel est ailleurs : il y a des « nonistes », mais ces oppositions centripètes au grand espace européen ne convergent pas vers une orientation – moins encore vers une stratégie. Cette absence rédhibitoire de perspectives fait écran, tare supplémentaire, à sa corrélative dans le parti adverse : la technocratie européenne, elle non plus, ne sait pas où elle va, à ceci près que, depuis longtemps, elle est résolue à transformer l’Europe en une « entreprise », au sens contemporain de l’idéal entrepreneurial comme idéal de vie et d’absorption intégrale de la vie dans la vie économique : dans le culte des utilités.

Tournons-nous alors vers la réponse haute à notre question, qui en comprend deux. Si Bruxelles put « souffler » si aisément le vol-au-vent grec, alors il faut admettre que les logiques entrepreneuriales avaient entretemps miné, bien plus que nous ne nous l’imaginions, les logiques statistiques d’opinion (le prestige des « nonistes ») et les logiques formelles de la culture démocratique. On avait déjà vu, par le passé, des régimes démocratiques longtemps vidés de toute substance avant de s’effondrer (par exemple, en France, la fin de la Seconde et de la Troisième Républiques), mais on n’avait pas encore assisté à cette détérioration en mode post-démocratique comme c’est aujourd’hui le cas sous nos yeux. Pourquoi reprenons-nous à notre compte, ici, le terme choisi par Emmanuel Todd pour caractériser ce type d’événements [1] ? Pour une raison simple, les faits parlant d’eux-mêmes : pour amener un gouvernement européen à se dé-légitimer en se désavouant, l’exécutif de l’Union Européenne n’aura eu besoin de recourir à aucune argumentation controuvée ou spécieuse, à aucune rhétorique habile ou émouvante, à aucun article d’aucune charte et d’aucun traité. La voix feutrée des calculettes aura couvert toutes les autres.

Quant au silence qui aura couvert ce silence, il laisse bien plus songeur. « Après la démocratie », comme dit Todd, ne signifie pas seulement que ses règles cessent un jour de jouer – sans que, pour autant, elle doive subir, comme du temps des totalitaires, attaques et haines en règle –, mais signifie aussi que cette fin de partie a lieu dans l’indifférence. Le silence prend alors une note de narcissisme blessé – à plus forte raison quand le dénouement a pour scène le berceau athénien de la culture démocratique, et ajoute à la violence, factuelle, du retournement celle, symbolique, de l’humiliation. Pas question de confondre « contre la démocratie » et « après la démocratie » : dans un cas, il y a passion, dans l’autre, désaffection.

Reste à se demander si n’entre pas quelque manière de stupeur sincère dans cette conjuration du silence. À qui, en effet, confier la tâche délicate d’introduire au désenchantement sans blesser les experts responsables des apparences et de la force des choses ? On ne désavoue jamais un culte sans quelque énergie initiale. Le milieu humain qui portera cette résolution doit d’abord se former en lui-même. Il y faut un peu de temps.

[1Après la démocratie, Gallimard, 2008.


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