Méditation quantique (13)

Puissance de l’irréfléchi
jeudi 23 juillet 2015 par J.-L. Evard

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L’élan ardent de ses démêlés avec l’enseignement de Bergson aura fini par conduire Gaston Bachelard dans les territoires de la physique quantique. Il y aura creusé sa place et limé sa griffe d’épistémologue. Il aura assisté à ses préludes, suivi de près les controverses qui agitent les relativistes et les premiers explorateurs du photon – car il retrouvait, dans leur différend, des éléments de ses propres grandes objections à Bergson ainsi que, en filigrane, les constantes du débat d’au moins toute une génération de physiciens que divise la dialectique obtuse et friable du continu et du discontinu. Dans cet esprit, il fait parler toute une époque quand il note, en 1950 : « On atteint ici à un des principes fondamentaux les plus curieux de la science contemporaine : la statistique des différents états d’un seul atome, dans la durée, est exactement la même que la statistique d’un ensemble d’atomes à un instant particulier. En méditant ce principe, on doit se convaincre que, dans la microphysique, la durée antécédente ne pousse pas le présent, le passé ne pèse pas sur l’avenir. Puisque la figure de l’évolution d’un individu est entièrement homographique à la figure de l’état d’une société, les conditions de structure peuvent s’échanger avec les conditions d’évolution » (La Dialectique de la durée, p. 62). Bachelard invite lui-même son lecteur à étendre le raisonnement statistique et quantique ici tenu à d’autres sciences que la microphysique : il corrèle, en effet, l’espace-temps d’un individu à celui de sa société, les coordonnées de la goutte d’eau à celles du nuage où elle s’agrège à d’autres gouttes. Un nuage ? Une société de gouttes.

Toutes précisions qui nous invitent sans détour à appliquer ce type de corrélation quantique à la classification que nous avons élaborée au fil de nos propres Méditations quantiques, dans l’intention déclarée de réduire autant que possible les anthropomorphismes qu’utilisent à leur insu les grands récits de l’histoire universelle et, depuis Lamarck, leurs téléologies spontanées de l’évolution. Soit, par récapitulation de nos thèses : la révolution électrique et électronique contemporaine dicte au contemporain ses formes fondamentales, et cela suivant un mouvement général de promotion des communications et des transmissions en tête de toutes activités d’aménagement du milieu humain. Cette révolution succède elle-même à la révolution thermo-industrielle survenue dans le XVIIIe siècle commençant de l’Europe anglo-saxonne : extension soudaine de l’énergie thermique mise au service de la mobilité des véhicules terrestres et maritimes (chaudière, puis moteur à explosion). Cette révolution bouleverse la dimension anthropologique du transport (de choses et d’hommes), elle s’étend sous le signe éloquent de « l’accélération de l’histoire ». Elle-même succède à la révolution de l’habitat que l’on discerne à l’œuvre dans l’ensemble des modifications de l’existence humaine subsumées, depuis les années 1930, sous le syntagme de « révolution néolithique ».

Cette typologie coordonne donc une succession de trois grandes transformations (celles de l’habitat, celles du transport, celles des transferts d’informations) et la répétition d’une constante, la présence à soi et sur terre de l’espèce vivante dite homo faber et sapiens. Tout comme dans la remarque de Bachelard portant sur l’équivalence statistique et phénoménologique d’un atome considéré dans la durée et d’un paquet d’atomes considéré dans une fraction infinitésimale de temps d’horloge, nous obtenons, en perspective anthropologique, deux possibilités typologiques apparemment équivalentes : le genre humain semble se succéder à lui-même (nous vivons en identité neurologique et morphologique parfaite avec nos ancêtres de la révolution néolithique), mais, sur un autre plan, il n’en semble pas moins se diversifier, au point de se rendre méconnaissable à lui-même (nomades devenus sédentaires, paysans devenus citoyens, accélérations électroniques de la circulation des signes éléments de messages). De nouveau, duel du discontinu et du continu.

Dans le cas de la microphysique, il ne semble pas que cette opposition du continu et du discontinu ait produit des effets paralysants ; du moins elle n’en produit pas assez pour décourager les physiciens d’interroger leurs propres conceptualisations. Ils s’y emploieront, du moins, jusqu’à ce que meilleur informé ouvre une tout autre voie et convainque de spéciosité certains modèles cosmologiques aujourd’hui en vogue. Autre avantage considérable de cette irréductible opposition du continu et du discontinu : elle nous maintient dans le droit fil de la physique éléatique, où, par pure intuition, les tout premiers penseurs des éléments de la matière en mouvement avaient frayé la voie. Démocrite et Lucrèce, Bergson et Michel Serres les lisent crayon à la main : comme l’avait prévu Novalis (« C’est aujourd’hui que surgit l’Antiquité »), leur actualité reste intacte au fil des siècles.

Il n’en va pas tout à fait de même dans le cas de la réflexion anthropologique – différence qui, d’ailleurs, accuse le divorce récent des sciences physiques et des sciences sociales où notre époque contemple un de ses pires désastres. Car nous pouvons conceptualiser l’équivalence de la succession des humanités réglée par la succession de leurs trois révolutions, comme nous pouvons conceptualiser notre fraternité avec les premiers bâtisseurs de ville ou les premiers éleveurs. Mais ces efforts de conceptualisation restent abstraits (à la différence de leurs homologues de l’astrophysique ou de la biochimie, où la vérification expérimentale a valeur inamovible de réactualisation ou d’invalidation des constructions théoriques). Restant abstraits (puisque restant soustraits à toute expérimentation), ils risquent de devenir spécieux. Sur eux, le contrôle du principe de réalité qui sert d’ancre et de môle au physicien est quasiment nul ; tout juste les contraintes de cohérence inhérentes à la rationalisation historique ou sociologique servent-elles de substitut et de surmoi à l’esprit de système, comme si les typologies chères aux sciences humaines pouvaient, tels des simulacres, se substituer à ce que l’expérience impose de respect du réel à l’esprit si souvent imbu de lui-même et de ses cultes de la Science. Il y a d’ailleurs, dans l’anthropologie contemporaine, un événement intellectuel rarement évalué à sa juste et décisive mesure : la qualité de système analytique universalisable propre à l’anthropologie structurale est à proportion directe et explicite de son rejet massif de toute historicité. Selon la formule célèbre, les « sociétés primitives » sont des « sociétés sans histoire » – ou ne sont pas. Cette exclusive pèse sur l’avenir de toute anthropologie. Comment ne pas y relever, en effet, son trait de raisonnement commun avec la bivalence résumée par Bachelard ? « Conditions de structure » et « conditions d’évolution » s’y retrouvent à égalité de sens, comme si, du point de vue anthropologique aussi, les deux modes de rationalisation exposés par la physique des particules la première, tout en s’excluant l’un l’autre, coexistaient aussi bien, présentant des univers de vérité qui se suffisent chacun à soi-même et doivent pourtant admettre une vérité autre et étrangère à leurs catégories. La pluralité croissante des images du monde pénètre l’univers rigoureux de l’esprit scientifique. S’il n’y prend garde, elle ne joue pas en sa faveur et se prête même aux séductions d’un obscurantisme d’un nouveau genre : non pas extérieur à l’esprit scientifique même, mais né de ses propres œuvres. Situation familière depuis longtemps à une discipline comme les mathématiques, mais mal supportable dans d’autres champs. En témoigne d’ailleurs l’émergence récente des « sciences du transhumain », appliquées à la soumission neurologique du vivant à des constructions algorithmiques.

Cette différence constitutive des deux approches du réel emporte avec soi une conséquence encore obscure et cependant pleine de sens : la physique quantique enseigne à réconcilier le savant et le monde qu’il interroge, car elle aura montré de manière irréfutable que les phénomènes dont nous recherchons l’intelligibilité locale et générale résultent en tout état de cause de la conscience qui, naissant face à eux, immergée en eux, nous en vient, insiste, nous inquiète, exige réponse, excite le désir de savoir et de pouvoir. Sujet et objet se reconnaissent ainsi pris dans un lien de réciprocité et de fraternité indissolubles – celui-là même qui permet de ne pas confondre science authentique et techno-science, modestie et imposture. En revanche, pour les sciences humaines et sociales, l’époque quantique, après avoir fait naître de grands espoirs, laisse place aussi au désenchantement, tout au moins à la perplexité : l’évidence a été conquise (il y a une humanité une à la recherche de l’espace-temps de son unité), mais cette évidence ne peut que rester abstraite, tout au plus intuitive – car elle doit se savoir responsable de la spontanéité innée qui fait le vivant et qui lui réserve la grâce de l’inattendu au sein même de ses traditions les plus continues et les plus anciennes. Le discontinu entrevu dans la succession des trois révolutions anthropologiques de l’existence humaine est bien plus qu’une donnée qui s’imposerait de l’extérieur à notre espèce, comme pour la guider et la protéger dans son intelligence de sa situation. Ce discontinu a aussi rang de valeur : de possibilité précieuse, précaire et fragile de l’existence humaine – et si précieuse que des institutions comme les régimes totalitaires ont même tenté à plusieurs reprises de la détruire et de l’extirper de l’humain, en tentant de le transformer en bête (Primo Levi : Se questo è un uomo – Robert Antelme : L’Espèce humaine).

Cette valeur du discontinu limite la méditation anthropologique, et elle doit la limiter, car elle introduit ou présuppose un ordre (l’ordre axiologique) dans un autre (la cohérence supposée ou attendue de la démarche anthropologique). L’inévitable mélange des deux ordres dicte de lui-même sa voie et son domaine de compétence à la réflexion : l’approfondissement qu’elle recherche, elle le sait d’avance destiné à respecter la puissance de l’hétérogène dans notre condition. Mais cette puissance échappe à la réflexion : au travail méthodique et normatif de la pensée, toute vie oppose sa puissance – son irréfléchi intime. Et stipule son ordre du jour : comment la penser sans la dénaturer ? Et si cette clause ne se peut respecter, alors, comment la dénaturer sans nous désorienter ?


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