Terre et mer dans la Bible (2)

Jonas, suite et fin
lundi 20 juillet 2015 par J.-L. Evard

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Le personnage de Jonas déçoit dès le prélude, tant ses gestes, son humeur, sa distraction, ses sophismes rappellent l’anti-héros, cette figure indispensable à tout grand récit littéraire ou mythique. Jonas déçoit même si bien l’attente créée par son rôle et par sa dignité de prophète, que le lecteur y reconnaît la convention adoptée par le narrateur (et lui attribue ses autres applications bibliques, dans d’autres épisodes, à commencer par le livre de Job) : les épreuves réservées à Jonas valent moins comme des marqueurs satiriques de l’anti-héros (une veine qu’exploitera avec conséquence l’inspiration picaresque) que comme les étapes nécessaires et douloureuses d’une initiation à l’âge d’homme. Elles conduisent à un enrichissement des capacités d’expérience et, par elles, à un approfondissement du champ de conscience. Dieu se moque sans fard de son prophète incapable de percer le sens caché du monde ? Il n’empêche que, de Ninive au détroit de Gibraltar, Jonas aura fait le tour du monde, découvert qu’il abrite diverses religions et que, sous l’injonction d’un dieu irascible, l’homme peut de lui-même venir à résipiscence (en hébreu : techouva). En langage théologique, on dirait : si les voies du Seigneur sont impénétrables, la providence, elle, ne manque pas de se manifester sans ambiguïté – pour le meilleur et pour le pire. En langage éthique, on dira : Jonas, quand il meurt, n’est plus l’immature du début, mais un adulte. Lui aura été révélée la pluralité des mondes.

Demandons-nous donc à quoi l’initie l’expérience sans expérience, l’aventure, l’errance qui est la sienne dès la première ligne – demandons-nous ce qui, du fait de cette maturation de Jonas au gré cocasse de ce tour du monde involontaire et peu courageux, ce qui fait malgré tout de Jonas un être hors pair, d’ailleurs jamais reconnu ni accueilli par autrui (les marins le sacrifient à leur peur de mourir, les habitants de Ninive, pour retrouver les chemins de la morale, se passent fort bien de ses services), mourant en solitude hors les remparts de la ville et face au désert. Jonas meurt comme il aura vécu : cabré.

À cette question, la réponse ne fait pas de doute : ce qui distingue Jonas (mais il l’ignore) et fonde sa solitude (car il aura vécu aussi seul parmi la foule que dans le désert), c’est de ne pouvoir supporter les surfaces du monde et de ne pouvoir en fréquenter que les interfaces. Pour l’établir et nous en assurer, rappelons en bref l’énumération des cinq éléments déjà proposée dans l’étude précédente. (1) Jonas, pour fuir le plus loin possible de Ninive, s’embarque d’est en ouest : changer ainsi d’élément géographique, passer de la terre à la mer, revient à utiliser leur interface (le rivage, le littoral, l’écart du « sec » et de l’« humide »). (2) Jonas, jeté à la mer par l’équipage qui l’offre en sacrifice d’apaisement, chute dans les abîmes et trouve refuge dans les entrailles du monstre marin ; seconde interface encore plus inattendue que la première, puisque cette verticale de l’atmosphère et de l’océan, s’avère salvifique – Jonas prenant même le temps de psalmodier son action de grâces sur cet emboîtement merveilleux des interfaces, qu’il découvre alors qu’il est encore dans le ventre du monstre : « Tu m’as fait remonter vivant de la fosse, Seigneur mon Dieu ! » (Jon 2, 7). La mer constitue en elle-même une interface : naviguée, elle indique aussi l’ouverture des abîmes – or cette interface visible en cache une autre, qui l’est moins : au fond des mers, Jonas s’estime sauvé de la « fosse », c’est-à-dire le séjour des morts. (3) Rescapé, Jonas retourne à Ninive, y tenter une seconde fois sa chance de prophète sans public : en vain – ce qui l’amène, une fois consommé l’échec de sa mission intra muros, à s’établir en ermite découragé à l’extérieur des remparts, à l’entrée du désert : nouvelle interface évidente, celle du comble de la densité (Ninive, ville des villes, « grande ville devant Dieu », Jon 3, 2) et du vide immense.

À ces trois interfaces matérielles successives le lecteur doit de lui-même en ajouter une quatrième, transverse des autres : Jonas ne cesse de soutenir un dialogue avec son dieu, l’Éternel, selon la logique d’une interface purement acoustique et allégorique (la « parole du Seigneur » retentit pareille à elle-même sur toute la surface de la terre et de la mer : à Ninive, à Tarsis – elle parvient même au « poisson » qui, sur son ordre, « vomit Jonas sur la terre ferme » (Jon 2, 11).

L’expérience personnelle et décisive de Jonas consiste en cette initiation progressive aux interfaces d’un monde dont tous les autres habitants ne connaissent que les surfaces (les champs, la mer, le sable du désert) et les risques ou les dangers qu’elles signifient (les intempéries, les abîmes, l’inhabitable). Le prophète sans audience et sans estime de soi (« Prenez-moi, lancez-moi à la mer et la mer se calmera envers vous : je sais que c’est moi qui attire sur vous cette grande tempête », Jon 1, 12) cache donc un humain dont l’argile reçoit et assimile l’empreinte secrète des interférences du sensible – autant vaut dire : celle des arcanes du réel (comment se composent ses catégories, ses formes, ses phénomènes). Jonas le prophète déclassé, l’expert du contretemps et du contresens perpétuels, Jonas incarne un héros (qui s’ignore) de l’initiation au secret de sa propre condition de mortel : apprendre à parcourir le monde visible non suivant la pente variable et contingente de ses surfaces multiples, mais suivant la jointure nécessaire et permanente de ses quelques interfaces ; suivant, pour le dire autrement, la loi de leurs analogies. Jonas expérimente la disparité première des éléments (les qualités physiques du sensible : le sable, l’eau, la brûlure du soleil), mais il découvre, ce faisant, leurs similitudes, il apprend à les regrouper selon leurs fonctions et leurs finalités (ainsi des Fosses, ou des Déserts), il comprend dès lors comment passer de l’empirique à l’intelligible, comment quitter le monde clos de l’expérience superficielle pour pénétrer le monde ouvert de l’expérience approfondie.

La Bible, en retenant le livre de Jonas, a placé l’interface de la terre et de la mer au principe de toutes autres interfaces possibles. Le plus remarquable, dans ce choix, tient à la manière dont ses motivations cosmologiques premières nous conduisent, aujourd’hui encore, à y situer des motivations tout autres, qu’ignoraient les rédacteurs du livre de Jonas. À nous de nous laisser inspirer par cette extraordinaire continuité, et d’apprendre comment enrichir une tradition en l’approfondissant. Jonas découvre par ses propres moyens le mode d’emboîtement des sous-systèmes du « Monde » – l’emboîtement à l’infini d’univers en eux-mêmes finis. L’interface première, celle de la terre et de la mer explorée par le monde méditerranéen antique, aura ainsi servi de banc d’apprentissage à notre vie, elle-même interface de tant de règnes, dans l’infini des interfaces du vivant. Terre et mer, avec d’autres interfaces, composent l’interface de l’espace et du temps.


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