Retours sur la Grande Guerre (18) : Churchill après Mahan

dimanche 25 janvier 2015 par Jean-Luc Evard

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Le 27 novembre 1914, le Très Honorable Winston Churchill, Membre du Parlement, Premier Lord de l’Amirauté, expose à la Chambre des Communes un premier bilan de quatre mois de guerre navale.

La marine britannique avait à faire face à quatre dangers principaux. Il y avait d’abord le danger pour nous d’être surpris au début des hostilités, avant d’être prêts et à nos postes de combat. C’était là le plus grand péril. Une fois la flotte mobilisée et à ses différents postes de combat, le plus grand danger qui pût nous assaillir se vit surmonté. Le second danger que nous craignions venait de ce que de nombreux et rapides paquebots ennemis, en s’échappant de leurs ports, et armés de canons, pouvaient faire la guerre de course dans le but de détruire notre commerce. Depuis deux ans les séances du Comité de Défense Impériale n’ont pas cessé de se tenir et ont été presque exclusivement consacrées aux problèmes d’une grande guerre européenne ; et j’ai toujours indiqué, parlant au nom de l’Amirauté, le grand danger auquel nous étions exposés si, au début de la guerre, avant que nos croiseurs fussent à leurs postes de combat, avant que nous soyons en possession de tous nos moyens de parer à une telle menace, nous devions faire face à une incursion formidable, sur les routes de notre marine marchande, d’un grand nombre de paquebots armés dans le but de détruire notre commerce.

Pour le moment l’on a heureusement triomphé d’un tel danger. Nous avions calculé avant la guerre que les pertes de notre marine marchande pendant les deux ou trois premiers mois de la guerre seraient au nombre de 5 %. Je suis heureux de dire que le pourcentage n’est que de 1,9, et les risques ont été entièrement couverts par un système d’assurances que l’on a mis en vigueur et dont l’on a pu de plus en plus et régulièrement réduire les primes.

Le troisième grand danger venait des mines. Notre ennemi s’est permis au sujet de mouillage de mines sur les routes principales du commerce pacifique de suivre une méthode que nous n’aurions pas cru, avant le déchaînement de cette guerre, devoir être pratiquée par une Puissance civilisée. Et les risques et les difficultés auxquels nous avons dû parer à ce point de vue, ne doivent pas être rabaissés. Mais je suis heureux de dire que, bien que nous ayons souffert des pertes, que nous puissions en souffrir d’autres, et sans aucun doute en souffrirons d’autres, cependant à mon avis le danger venant des mines, je parle de cette action de jeter des mines à tort et à travers et sans scrupule en pleine mer, est un danger dont on peut voir maintenant la fin, et que l’on peut restreindre, et qui est de plus en plus restreint et contrôlé par les mesures, les mesures très complètes, que nous avons prises et que nous prenons.
Le quatrième danger venait des sous-marins. Le sous-marin apporte des conditions entièrement nouvelles dans la guerre navale. La liberté de mouvement qui appartient au pouvoir le plus fort est affectée et restreinte dans les mers d’une faible superficie par le développement de cette arme nouvelle et formidable. Il y une différence entre l’inquiétude du soldat et l’inquiétude du marin, dont la Chambre se rendra compte. Une division de soldats ne peut être annihilée par une patrouille de cavalerie. Mais à n’importe quel moment un grand navire, égal en force guerrière, et, en tant qu’unité de guerre, à une unité ou à une armée, peut être détruit sans avoir la moindre occasion de montrer sa puissance guerrière, ou sans qu’un seul homme à bord puisse frapper un seul coup pour se défendre. Et cependant il est nécessaire pour la sûreté de ce pays, il est nécessaire pour l’approvisionnement du pays en objets de première nécessité, que nos navires puissent sillonner les mers dans l’accomplissement de leurs devoirs en toute liberté, et sans rien craindre ; et personne ne saurait disconvenir que l’inquiétude torture souvent l’esprit de ceux qui ont la responsabilité de leurs mouvements. Il est toutefois agréable de penser que notre force en sous-marins est beaucoup plus grande que celle de nos ennemis, et que la seule raison pourquoi nous ne pouvons pas avoir de résultats sur une grande échelle à ce sujet, c’est que l’on nous donne si rarement une cible que nous puissions viser.
Tels sont les quatre dangers. Je ne compte pas parmi eux ce que certaines gens voudraient inclure comme un cinquième danger, celui d’un débarquement de l’ennemi sur nos côtes, bien que ce soit là une entreprise pleine de danger – pour ceux qui la tenteraient. […] Sur 20 500 000 tonnes de la marine marchande anglaise, 20 122 000 tonnes sont sur mer, ce qui veut dire 97 % du total ; tandis que les 5 000 000 du tonnage allemand, 549 000 seulement sont sur mer ou échappent à nos calculs, et, parmi ceux qui voyagent, on estime que 10 vaisseaux seulement importent ou exportent des marchandises à travers les mers. En moyenne, près de 100 navires par jour de plus de 300 tonnes arrivent dans les ports du Royaume-Uni ou les quittent, et nous ne contentons pas de poursuivre nos opérations commerciales de la façon la plus fructueuse, mais nous apportons certaines restrictions à l’importation des articles de première nécessité dont ont besoin les Empires allemand et autrichien dans un but militaire. […] Si nos ennemis ne nous ont pas attaqués en pleine mer à l’ouverture des hostilités, ou juste auparavant, nous devons supposer que cela a été, parce qu’ils ne se considéraient pas assez forts ; car c’eût été alors le moment le plus avantageux pour eux de le faire, celui où ils auraient pu empêcher ou retarder l’envoi de notre armée sur le Continent. S’ils n’ont pas profité de ce moment, cela a été parce qu’ils comptaient en usant nos forces navales par attrition, les réduire peu à peu à une condition numérique égale à la leur. Nous sommes en guerre depuis quatre mois. J’aimerais à étudier pour un instant les effets de cette attrition. Les pertes en sous-marins ont été égales des deux côtés, que je sache ; mais la proportion des pertes a été beaucoup plus grande pour les Allemands que pour nous-mêmes, parce que nous avons plus du double du nombre des sous-marins constamment sur mer. Nos contre-torpilleurs ont montré leur supériorité incontestée en artillerie ; ce qui, naturellement, n’était pas inconnu avant la guerre. Nous n’avons subi aucune perte, tandis que huit ou dix des contre-torpilleurs ont été détruits. Des vieux croiseurs cuirassés, nous avons perdu, à ce que je crois, six contre deux qu’ont perdus les Allemands. Mais ici, de nouveau, le nombre des vaisseaux de cette classe que nous avions à notre disposition était trois ou quatre fois aussi grand que celui de nos adversaires, et nous devons nécessairement les exposer plus fréquemment et plus franchement aux attaques de l’ennemi.

Mais la classe la plus importante des vaisseaux de second rang est celle des croiseurs légers et rapides de construction moderne. Les vaisseaux légers modernes que construisent depuis 1903 la Grande-Bretagne et l’Allemagne, et qui sont des croiseurs rapides, sont un des facteurs les plus importants dans la guerre navale. Au début des hostilités, les Allemands avaient à leur disposition vingt-cinq de ces vaisseaux, et nous, nous en avions trente-six. Depuis le commencement de la guerre, nous avons perdu deux de nos trente-six croiseurs, ou un dix-huitième de leur nombre. Les Allemands ont perdu, ou doivent tenir renfermés dans leurs ports – et je comprends le Breslau dans ce calcul – à peu près un quart de leurs croiseurs légers modernes. Notre flotte s’est vue augmentée, depuis le début des hostilités, d’un certain nombre de nouveaux croiseurs supérieur à celui que nos ennemis ont perdus, de sorte que notre force aujourd’hui est énormément supérieure, supérieure sans comparaison, au sujet de ce facteur si important, à ce qu’elle était au début de la guerre. Nos chances de réussir s’augmentent avec le temps, car de nombreux croiseurs sortiront bientôt des chantiers, et le nombre de ceux que l’ennemi peut obtenir par tous les moyens possibles, pendant l’année qui vient, ne peut dépasser la moitié des croiseurs sur lesquels nous pouvons compter.

[…] Lorsque la guerre a éclaté, nous avons mobilisé trente et un « Dreadnoughts » et « Lord Nelson » ; et l’Allemagne a pu avoir, et a eu, à ce que je suppose, si ses derniers navires étaient construits, vingt et un « Dreadnoughts », cuirassés et croiseurs, de sorte que nous étions juste un peu en dessous du 60 %, chiffre que nous avions toujours maintenu auparavant. Je ne puis dire combien d’autres vaisseaux ont été adjoints à la flotte depuis. Il est de la plus haute importance de tenir caché le nombre des vaisseaux dont peut disposer à n’importe quel moment l’amiralissime, et c’est le devoir de tout Anglais, de tout sujet britannique, et de tout ami de notre pays, de faire tout son possible pour entourer un tel fait du plus grand mystère. Mais bien que je ne puisse dire le nombre des vaisseaux qui ont grossi notre flotte depuis la déclaration de guerre, je puis déclarer que la force relative est considérablement plus grande maintenant qu’elle ne l’était au début des hostilités ; et, en second lieu, je puis indiquer les renforts que les deux pays recevront entre le moment actuel et la fin de 1915. Les renforts au maximum que l’Allemagne peut recevoir, et il n’est pas possible à une force humaine d’augmenter ce nombre pendant cette période, ajouteront trois navires aux chiffres que j’ai donnés : le Lützow, le Kronprinz et le Salamis, vaisseau grec que l’Allemagne a pris sans doute pour elle-même.

Il y a deux ans, j’ai formé un comité de l’Amirauté pour étudier la question tout entière de l’accélération des constructions nouvelles immédiatement après le début d’une guerre, de façon à avoir dans le minimum de temps le maximum de vaisseaux absolument prêts : l’on rédigea des rapports très consciencieux, et l’on élabora un système complet jusque dans ses moindres détails. En mettant ce système en pratique, nous avons été aidés par le patriotisme et l’énergie des ouvriers de tous les chantiers, qui n’ont pas craint d’aller au-delà de leurs forces, et, en agissant ainsi, ils se sont rendus dignes en réalité d’être les camarades de leurs concitoyens qui luttent dans les tranchées sur la ligne de feu. Pendant cette période, entre le commencement de la guerre et la fin de 1915, pendant que les Allemands verront leur flotte s’accroître de trois vaisseaux, nous augmenterons la nôtre des navires suivants : l’Agincourt et l’Erin, achetés à la Turquie, le Tiger, le Benbow, l’Emperor of India, le Queen Elizabeth, le Warspite, le Valiant, le Barham, le Resolution, le Ramilies, le Revenge, le Royal Sovereign et le Malaya, et l’Ammirante Latorre que nous avons rebaptisé le Canada, après l’avoir acheté au Chili, en tout quinze vaisseaux. Tous ces navires appartiennent naturellement au type le plus grand que l’on ait construit jusqu’ici dans l’histoire de la marine ; et ce n’est pas une exagération que de dire que nous pourrions nous permettre de perdre un « Super-Dreadnought » chaque mois pendant les douze mois de l’année qui commence – l’ennemi pendant ce temps ne subissant aucune perte – et nous trouver à la fin de ces douze mois avec une supériorité approximativement aussi grande que celle que nous avions au moment de la déclaration de la guerre.

[…] Tout le personnel de la marine est formé de la classe intelligente des mécaniciens et des hommes des professions mécaniques. Ils ont étudié à fond les conditions de la guerre, et ils suivent avec l’intérêt le plus ardent les luttes héroïques de nos soldats sur le champ de bataille ; et le zèle et l’enthousiasme qu’ils montrent dans l’accomplissement de leurs devoirs inspirent la confiance la plus complète à ceux qui les dirigent.

[…] Il n’y a absolument aucune raison d’être inquiets, anxieux ou alarmés. Nous allons nous séparer pour un ajournement de quelques semaines, semaines qui seront probablement très importantes dans l’histoire de cette guerre. Nous avons toutes les raisons de croire de la façon la plus absolue que la force de notre marine permettra la réalisation des désirs et des desseins de l’État et de l’Empire. Nous avons des alliés puissants sur la mer. La marine russe prend chaque jour de nouvelles forces ; la marine française règne en maîtresse absolue dans la Méditerranée, et la marine japonaise commande d’une façon fort efficace l’océan Pacifique, et la plus grande cordialité règne dans les rapports des Amirautés des quatre pays. Mais même si nous étions seuls, comme nous l’étions à l’époque des guerres napoléoniennes, nous n’aurions aucune raison de désespérer de notre puissance ; sans aucun doute nous souffririons d’un certain manque de bien-être, de privations et de pertes, mais nous n’aurions aucune raison de désespérer de notre pouvoir de continuer indéfiniment la guerre, important nos provisions de quelque endroit qu’il nous plût de les importer, et transportant nos troupes partout où il nous plairait de le faire. Nous lutterons donc, et nos forces iront en s’augmentant chaque mois que continuera la guerre, jusqu’au moment où enfin, et peut-être à une date qui n’est pas éloignée, nous aurons atteint le but pour lequel nous luttons.

Dans la masse incalculable des archives de la Grande Guerre, pourquoi retenir ces minutes d’un discours parlementaire d’une demi-heure (nos sources : l’exemplaire de la bibliothèque de l’Arsenal, édité à Londres, en 1915, chez Harrison & Fils) ? C’est que l’orateur, disciple de Mahan, y prononce une leçon magistrale, montre le plan et ses clefs, ramène deux siècles à quelques proportions élémentaires : l’île encercle le continent (et retourne ainsi en son contraire la structure de blocus des guerres napoléoniennes), la Royal Navy maintient son vieil avantage opérationnel et stratégique dans la nouvelle guerre navale (celle des sous-marins), l’Empire (maritime et transcontinental) protège la Cité. La Grande Guerre se souvient de sa matrice, met à jour et au jour sa tectonique de guerre industrielle (soldats, marins-mécaniciens et ouvriers à égalité de rang). Elle ne s’interdit pas – en novembre 1914 – l’idée qu’elle pourrait durer « indéfiniment ». Elle se sait – déjà – hyperbolique.
Déjà le Churchill de 1940 perçait sous le Winston de 1914 : penser l’espace-temps stratégique comme un mobile de Calder, dont même les rares points fixes pourraient se désarticuler. Le stratège compose l’eau, la terre et les durées.

(Iconographie : fr.wikipedia.org)


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