Méditation quantique (9)

samedi 4 avril 2015 par J.-L. Evard

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À peu de chose près nous pouvons dater l’apparition des premiers archéologues – disons, le XIXe siècle commençant ; avec plus de précision encore, celle de l’archéologie préventive, au début des années 1970 pour ce qui concerne la France. De là une première forte évidence : aux vestiges de son histoire, notre espèce n’aura que tard témoigné d’une vraie curiosité industrieuse (naissance des méthodes archéologiques, contemporaines des débuts de la préhistoire). Dans un second temps, elle s’avise qu’elle n’habite pas sur la Terre et n’y aménage pas ses niches sans anéantir une partie de leurs traces, telle la ligne de métro qu’on fore et creuse dans tel site paléochrétien découvert à cette occasion – elle décide alors d’en organiser par avance la conservation, après transfert des valeurs du site à détruire (naissance et institutionnalisation de l’archéologie de prévention, faisant équipe avec l’aménagement du territoire). La seconde archéologie n’a pas moins de conséquences que la première pour la conscience historique – lesquelles au juste ?

La première archéologie nous avait enseigné, non pas tant de nouvelles philosophies de l’histoire que notre historicité : les marques vestigiales de notre existence ne se conservent pas sans changer de signification pour ceux qui les déchiffrent, selon leur position sur la chaîne des générations. De fait, cette archéologie-là avait donc tempéré et contenu les ambitions des philosophes de l’histoire : par sa simple existence, elle montrait que, le point perspectif de la récapitulation historique ne cessant de se déplacer puisque tout historien ne peut contempler le passé qu’installé à califourchon sur l’irréversible flèche du temps qui l’en éloigne, il fallait renoncer une fois pour toutes au projet téléologique d’une Histoire universelle. Poussin, qui vit à Rome, charge ses bergers de la mauvaise nouvelle : Et ego in Arcadia, le Royaume, dans le meilleur des cas, ne se trouve pas devant nous. Le peintre agit ici en hérétique souriant et nostalgique : l’âge d’or de sa parabole sur toile porte un coup à la Cité de Dieu. Le second coup, celui plus tard porté à la conscience historique par l’archéologie préventive, provoque une désillusion plus vive encore : à force de durée et de croissance démographique, notre espèce, le genre humain, incarne une menace directe pour les traces de sa propre histoire, s’interdit de pouvoir un jour en retrouver certaines. Vous ne pouvez construire de villes nouvelles ni les connecter à leurs réseaux de transport sol-sol ou sol-air sans ravager des strates archéologiques, futurs champs de fouilles en puissance, gisements et trésors d’information préhistorienne ou paléontologique en tout genre : les vestiges que vous ne réserverez pas, après transfert « off shore », dans des espaces artificiels prévus à cet effet, disparaîtront à jamais.

Sur l’historicité, le contrecoup de cette nouveauté porte bien plus profond que le premier, en son temps, sur les philosophies de l’histoire : l’expérience archéologique de la flèche du temps avait réduit mais non détruit leur emprise et leur valeur de connaissance, tandis que l’archéologie préventive s’impose du fait même que nos conditions de vie présupposent, mais nous ne le découvrons que maintenant, effacement des traces de vie antérieure (du moins, nous les effacerions si nous ne prenions pas la peine expresse d’y parer en créant de toutes pièces des réserves pour le temps passé comme pour n’importe quelle espèce en voie d’extinction). Si, avec Pierre Kaufmann, on s’entend pour dire qu’il y a « historicité dans la mesure où l’énergie n’est pas seulement tenue pour transformable, mais où ses traces elles-mêmes peuvent laisser une marque » et que « c’est cela même qui peut caractériser l’historicité », alors on ne peut pas ne pas en conclure à une mutation récente et profonde dans les conditions de possibilité élémentaires de la vie de l’espèce. Nous avons commencé de vivre – c’est ce que signale la naissance de l’archéologie préventive – en régime d’historicité déclinante. La vie telle que nous en projetons les grandes formes et les grandes règles pour les générations à venir marque plus de discontinuité que de continuité avec les formes de vie fossiles dont l’archéologie nous avait donné la conscience historique. Dans la logique même de la flèche du temps biologique qui oriente la vie de l’espèce humaine, cette discontinuité ne peut que l’emporter de plus en plus sur la continuité : non seulement les villes nouvelles se multiplient (métastases de l’urbanisation), mais encore leur durée substantielle diminue-t-elle (flux tendus de la modernisation). Dans n’importe quelle conurbation, il y a désormais autant d’espace-temps en cours de réfection ou de rénovation (les chantiers qui pullulent et s’enchaînent) que d’espace-temps en fonctionnement régulier.

On objectera sans doute que de l’archéologie à l’archéologie préventive je surinterprète ici la différence, et que de l’une à l’autre s’approfondit un seul et même mouvement de « restauration » permanente du passé, modifié ou compensé mais non pas altéré ou subverti : n’y avait-il pas déjà de l’archéologie préventive dans les conceptions architecturales et muséales de Viollet-le-Duc et de Mérimée ? L’objection ferait sens si entretemps les média de la restauration du passé n’avaient pas changé de nature et de fonction. Les restaurateurs de l’école historiciste se contentaient de jouer au puzzle : des fragments qu’ils trouvaient, ils remontaient par inductions contrôlées au monument entier, et le reconstituaient sur son site d’origine – prenant soin, pour la statuaire du moins, d’en pérenniser les formes grâce à la technique du moulage destiné au musée. Passé et présent pouvaient alors s’imaginer comme cultivés en « parallèle » l’un à l’autre – parallèle d’ailleurs consolant pour les esprits privés par l’archéologie des téléologies de l’histoire puisque les techniques de conservation et de restauration du passé le mettaient en interaction avec le temps présent, si soigneux de sa conscience historique et patrimoniale. Il avait fallu renoncer à un plan quelconque de l’Histoire universelle mais au moins l’historicité vécue en contact direct (en contact archéologique) avec les traces du passé garantissait-elle qu’il y aurait toujours de l’héritage – une authenticité intelligible et indestructible du temps passé, une trace infalsifiable des temps originaires. La première archéologie s’était d’ailleurs constituée comme à point nommé, au moment précis où les premiers grands récits de l’Histoire universelle allaient relayer ceux de l’Histoire sainte. La succession témoignait d’un héritage. Le récitatif changeait (Herder et Vico détrônent Bossuet), mais pas l’exigence mythologique de rationalisation.

Il en va autrement de l’archéologie préventive, comme le suggère Fellini dans une des séquences les plus spectaculaires du film Roma, celle où, pour cause de percement ou d’extension d’une ligne de métro dans la capitale italienne, nous contemplons une dernière fois une chambre de fresques promises à l’oxydation rapide et à la dynamite des finitions. Nous vivons, nous montre Fellini, en nous en prenant à l’héritage : non pas pour cause de guerre (l’artillerie allemande, par exemple, quand elle pulvérise la cathédrale de Reims au nom d’une cause supérieure, celle du Reich carolingien et de ses monarques ensevelis dans la cathédrale de Spire), mais pour cause de paix – la Rome nouvelle naissant d’elle-même des gravats de la Rome antique (qui réapparaît, mais pour disparaître à jamais). On ne saurait plus parler d’héritage maintenu – motif invoqué par l’historicisme – puisque le site perd son statut de sanctuaire, autrement dit son statut salvifique ou symbolique d’origine inviolable. Ce qui en reste (fragments de sépulture, animaux, peuples sauvages : même disqualification axiologique) en subsiste par discontinuité, et privé de sa continuité organique : en artefact et résidu (réserve, archive, parc – telle la fonction subalterne et dérivée d’une fonction essentielle). La naissance de l’archéologie préventive annonce ainsi notre renoncement, non pas seulement à l’originaire (en contrepartie duquel les philosophies de l’histoire nous avaient promis et le Progrès et, avec lui, la réussite du travail de deuil de l’Originaire), mais encore le renoncement aux traces de l’Originaire et à ses signes équivalents ou analogues. Le site de cette tout autre scène de l’espace-temps historique ? Non plus le sanctuaire (qu’il faut dynamiter pour y enchâsser une autoroute ou un aéroport), mais le musée : les simulacres du sanctuaire (carbone 14, laser, hologrammes, bases de données – la déclinaison des équivalences électroniques, analogiques ou digitales, du sanctuaire), où se confondent les axes historicistes parallèles du temps passé et du temps présent, pour ne plus dessiner qu’une seule ligne, celle d’un espace-temps de pure transparence et de pure coïncidence du passé et du présent mis en stock. L’archéologie préventive relève du stockage : cette ressource rare qu’est devenu le fil du temps, elle l’accumule dans ses silos.

Certes, d’un point de vue platonicien ou pythagoricien, la table dont tous les éléments ont été renouvelés est la même que la table d’origine. De même, diront les platoniciens de l’archéologie préventive, un site déplacé n’est dépouillé d’aucune des informations qu’il transmettait dans sa vie antérieure. C’est raisonner là moins sur un site que sur un type : à type ou à spectre identique (la cathédrale de Reims reconstruite, ou Saint-Malo retoquée de fond en comble), le site oppose, lui, son caractère unique d’héritage non reproductible (la fonction d’héritage présupposant depuis toujours qu’il y a du non reproductible, qui doit par conséquent se transmettre, et se transmettre comme tel). L’archéologie préventive ne fait que commencer, elle n’en annonce pas moins qu’elle sacrifie le site au type, l’origine à son spectre, ou à son schéma – et que, ce faisant, elle se met même au diapason évident de bien d’autres pratiques contemporaines, s’affairant elles aussi, non pas au relevé de traces d’histoire (ou à leur transmission par voie de tradition), mais à leur production et à leur simulation. On n’habite pas l’espace-temps électronique : on le fabrique de toutes pièces, et on ne cesse de le reconstruire, comme une demeure éphémère en chantier à perpétuité, seule image authentique et stellaire de ce qui ne demeure pas mais passe et n’apparaît qu’en scintillant. L’archéologie préventive opère de la même manière que les anesthésistes, en chirurgie lourde, nous insensibilisent à la douleur : elle nous libère de l’obligation de considérer comment, pour survivre, nous nous affranchissons du temps passé. Jaspers semble l’avoir entrevu quand il note en 1949 : « Nous sommes peut-être menacés de redevenir les hommes des cavernes que nous n’avons jamais cessé d’être. Au lieu de haches de silex, nous aurions des avions, mais tout se passerait comme à l’âge de la pierre, comme si les cinquante siècles de l’histoire étaient oubliés, abolis. L’homme, dans cette ruine de l’histoire, retournerait à l’état qui fut le sien aux temps immémoriaux, où il était déjà l’homme, certes, mais sans passé et sans tradition. »


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