Retours sur la Grande Guerre (20)

1914 au conditionnel passé
mercredi 25 février 2015 par J.-L. Evard

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Il y a au moins trois raisons de lire avec attention l’essai consacré en 2013 par J.-P. Chevènement à la Grande Guerre (1914-2014 : l’Europe sortie de l’histoire ?), à la veille des récentes commémorations du centenaire : il résulte d’un exercice d’histoire-fiction, fondé sur une série de raisonnements tenus au conditionnel passé (« la guerre aurait pu ne pas éclater si x ou y avait jugé que telle ou telle action s’imposait ») ; il se présente en rétrospective de l’ensemble du conflit, y compris la Conférence de la paix, mais sans jamais considérer la situation russe quand le régime impérial s’effondre (les deux révolutions de 1917) et ses effets immédiats en Europe centrale et en Allemagne ; il date de ces années de guerre, et en particulier de la genèse de l’hémisphère atlantique, en 1917 aussi, les débuts de la Communauté européenne puis de l’actuelle Union Européenne. L’ensemble de ces trois prémisses ne produit pas seulement une image du monde historique à la popularité incontestable (la prédominance du monde atlantique et anglo-saxon incriminée comme Origine des malheurs de l’Europe, ce leitmotiv date des années de la Libération, il avait déjà percé avant la Seconde Guerre mondiale, qu’on pense à Ortega y Gasset, à Bernanos et autres contempteurs des « barbares » américains). Cette image, de plus, régule, et depuis longtemps, le régime et les orientations d’un certain style politique, fondé sur un matériau historiographique produit et validé par le milieu académique (au sens large de l’opinion diplômée, rivale de l’opinion publique et de l’opinion médiatique) ; il donne aussi à entendre comment se construisent et se raisonnent les décisions du politique, répondant d’une durée et d’une continuité, il donne à approcher leurs enchaînements in concreto. « Popularité » – l’opinion courante – et « autorité » – l’opinion savante – veulent donc faire, ici, cause commune. Exercice redoutable !

Nous intéressera, ici, de mesurer comment, par exemple, la décision d’écrire en 2013 l’histoire de la Grande Guerre en excluant de la réflexion l’événement de la « guerre à la guerre » – slogan des pacifistes intransigeants de 1914 et des bolcheviks de l’exil suisse, puis révolution en Russie –, comment cette décision historiographique commande l’ensemble de la rétrospective, mais au prix de plusieurs torsions remarquables. En effet, elle maintient, jusqu’à la dernière page, la même orientation, plus implicite que démontrée ou justifiée : l’indifférence marquée par J.-P. Chevènement pour l’orient de la Grande Guerre sert la thèse centrale de l’essai, à savoir qu’en 1914, en décidant en fin de compte l’affrontement militaire avec l’Allemagne impériale, la Grande-Bretagne allait rapprocher les États-Unis du continent européen et accélérer la naissance de l’hémisphère atlantique et de l’hégémonie américaine (qui y contredirait ?). En somme, seul l’occident de la Grande Guerre aura intéressé J.-P. Chevènement, et pour une raison dont il ne fait pas mystère : il y voit le seuil et le cœur, sinon de l’« atlantisme », du moins de l’installation, de l’intrusion de la puissance américaine dans les affaires européennes, et en eux l’origine du malheur qu’il combat, l’Europe de Jean Monnet, devenue la zone euro, « le Saint Empire de la monnaie unique », comme le dit avec humour notre auteur franc-comtois.

En bonne conséquence, le clivage géographique et géopolitique ainsi consommé donne son pli à l’ensemble de la rétrospective : de même que, dans ce livre, la Grande Guerre semble s’être déroulée – excusez du peu – sans front russe, balkanique ni proche-oriental, de même l’installation de l’Armée rouge sur la moitié est du continent européen, commençant en 1944, et son effet, l’autre hégémonie, la soviétique, jusqu’en 1989, n’apparaissent jamais dans le paysage historique perçu par J.-P. Chevènement. Pourquoi, doit-on se demander, cette histoire asymétrique de la Grande Guerre ? À quelle intention, à quel objectif de connaissance et d’interprétation obéit une découpe aussi manifeste et aussi résolue ? « Grande », cette guerre ne le devint-elle pas, précisément, parce qu’elle se fit intra-européenne en quelques semaines et transcontinentale en quelques mois (l’Empire ottoman décrète ses cinq fatwa d’entrée en guerre contre les Alliés « mécréants » en novembre 1914, la Grande-Bretagne d’Allenby et Lawrence rafle le Proche-et le Moyen-Orient en 1918, la nation polonaise ressuscite, etc.) ? Ou alors, en utilisant autrement l’échelle de grandeur de cette Grande Guerre, on la dira « grande » si l’on comprend que l’Europe était déjà devenue trop « petite »pour ce genre de conflit, comme y avait déjà fait allusion (discrète), en 1897, un des mentors universitaires du pangermanisme, Friedrich Ratzel : « L’Europe sent bien son avenir menacé par le plus grand potentiel des autres continents. Elle a payé l’avantage d’une situation concentrée dans la zone tempérée, la plus favorable à la civilisation, contre l’inconvénient d’un espace restreint. On pourrait parler à ce propos d’un espace paneuropéen. […] Cela vaut également pour la crise européenne de l’agriculture, qui découle d’une concentration démographique sur un espace trop mesuré par l’Histoire, de l’épuisement des sols, dans une concurrence croissante avec des pays plus grands, plus jeunes, à population disséminée et qui produisent à moindre coût. Lentement, l’histoire des peuples originairement européens se déplace hors d’Europe et le peuple qui voudrait dominer ce continent devra surpasser les autres nations à l’extérieur » (La Géographie politique. Les concepts fondamentaux, trad. F. Ewald). Mais dans un cas comme dans l’autre, quelle que soit la scène principale choisie par l’historien actuel de la Grande Guerre, il n’a pas le choix : sur cette scène l’Europe entame à son insu son processus de marginalisation, qu’il s’en tienne au duel anglo-allemand, dans lequel la Grande-Bretagne s’appuie sur sa moitié américaine et l’attire vers l’Europe, ou qu’il considère le jeu à trois, dans lequel l’Allemagne menace déjà assez l’Empire britannique pour interroger l’inconnue américaine – et, sous la forme de la guerre sous-marine, de manière directe dès 1916.

J.-P. Chevènement met son lecteur dans la plus inconfortable des positions ; il lui interdit de trancher si l’auteur se comprend comme un historien se risquant au métier d’homme politique, ou l’inverse. Un lecteur honnête homme et bienveillant se félicitera de ce clair-obscur, tant il se produit rarement, et tentera d’en tirer tous les avantages possibles. Les deux vocations n’en finissant pas de passer pour incompatibles et de produire des écrivains qui, ils en jurent leurs grands dieux, assurent qu’ils se garderont de mélanger les genres, pourquoi ne pas se réjouir qu’il y en ait pour vouloir faire exception, relever le gant et tenter de vivre deux vies, celle qui médite et celle qui agit ? « L’homme d’action ne voit pas plus loin que la crête de la vague qui précède celle qui le porte », note D. Halévy, en 1941, sur un ton goethéen fatigué. Mais il ne faiblit jamais, le désir – socratique et faustien – de forcer la règle de séparation des actifs et des contemplatifs ! Chez notre ministre et historien, acceptons donc, pour commencer, le « comme si » qui consiste à réduire la Grande Guerre à un seul de ses multiples fronts, le front ouest résultant pour son ressort essentiel, nous dit J.-P. Chevènement, de la rivalité anglo-allemande dans l’élément océanique du contrôle des voies d’accès maritimes à l’Asie proche et lointaine, au large de l’Afrique australe et de la Péninsule arabique. Hélas ! une fois récapitulés les arguments de deux ouvrages de fond consacrés à cet aspect de la situation, celui de Suzanne Berger (Notre première mondialisation, 2003) et celui de Fritz Fischer (Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale, 1970), le raisonnement par simulation reprend le dessus : « Pour éviter la guerre, il eût fallu… » (p. 173), « la guerre de 1914 – guerre préventive, je le rappelle – eût pu être évitée : il eût suffi que le IIe Reich renonçât à ses ambitions navales » (p. 180). Voilà qui finit par faire, comme dans les contes de Voltaire ou comme dans la politique jésuite de Leibniz, beaucoup de conditions idéales à la possibilité – entretemps disparue – d’un monde meilleur – mais meilleur… jadis, ou pour Candide. Nous n’avons donc pas fait seulement l’économie de trois fronts parmi les quatre ou cinq du théâtre de la guerre, nous avons même la certitude que celui sur lequel nous raisonnons aurait pu être autrement ou… pas du tout. De réduction en réduction, que nous reste-t-il grâce à tant de verbes au conditionnel passé ?

Peu de chose, avouons-le, et pourtant une sensation insistante de déjà-vu : d’où J.-P. Chevènement tient-il la conviction que l’Allemagne impériale n’avait même pas besoin de guerre avec les autres empires pour assurer sa suprématie de jeune puissance industrielle de choc, et qu’elle n’y fut entraînée que par la coalition des noyaux les plus durs du pangermanisme ? Le raisonnement par simulation ici tenu a lui-même une histoire, il remonte… à la Grande Guerre et au Traité de Versailles dont l’article 231, stipulant que la responsabilité du conflit reposant tout entière sur les épaules du Reich, il en irait de même des réparations des dommages de guerre : elles incomberaient à l’Allemagne. Pour en faire rabattre aux Alliés sur ce point, l’Allemagne avait trouvé un allié de poids chez eux : par la voix de John M. Keynes, un Britannique (représentant officiel de la Couronne à Paris jusque fin 1919) plaidant pour une intégration progressive de l’Allemagne dans le nouveau système monétaire international – le Gold Exchange Standard de 1920 – engendré, entre autres, par quatre ans de politique de crédit intensif et massif entre Alliés et Américains. Keynes raisonnait déjà – et parmi les premiers – en termes de « grand espace » économique censé résorber les effets les plus destructeurs de la concurrence sur le marché, et précédait ainsi de peu les porte-parole français (Monnet, Schuman) de l’école manchestérienne modernisée et systématisée, axiome sociologique né de l’utilitarisme pour qui l’homo economicus représente en soi et pour soi – le « doux commerce » – un modèle de paix, de philanthropie et de fraternité. J.-P. Chevènement raisonne de même en manchestérien… français, en saint-simonien en somme : d’un côté, le déjà-mondial (l’économique), de l’autre le encore-local (le géopolitique) ; d’un côté, la paix (du déjà-mondial), de l’autre la guerre (de l’encore-local). Ses raisonnements par simulation, qui ne sont le fait pur, il le sait, ni d’un pur historien ni d’un pur décideur, ont leur racine composite dans ces constructions binaires – dont la simplicité binaire, la binarité même commande les divers et hétéroclites contenus d’époque : le moment rentré d’utopie philanthropique du modèle de « grand espace » explique, quant à lui, le retour spectaculaire de la fiction, sous la forme – mélancolique – de l’histoire au conditionnel passé.

Une fois reconnu comment l’utopie économique et économiciste sous-jacente informe et préforme cette écriture de l’histoire de la Grande-Guerre, d’autres particularités du tableau cessent de surprendre. Pourquoi par exemple, écrire que « la RDA avait tissé des liens étroits avec la Russie et avec toutes les autres démocraties populaires » (p. 231) ? Les rédacteurs de L’Humanité ou de Neues Deutschland, le quotidien de la SED, s’exprimaient ainsi, en 1954 ou en 1960. Le tropisme de cette langue de bois se serait maintenu ? – mais pourquoi ces couleurs de village Potemkine pour le glacis soviétique et ses « liens étroits » avec les pays du COMECON ou du Kominform, et pourquoi ces périphrases de prude encore aujourd’hui ? Dans la fougue de l’argument « anti-atlantique », ces cartes postales ont valeur de marqueurs : elles nous transmettent des réflexes de guerre froide près de 30 ans après sa fin. Et, derechef, pourquoi ce retour – non pas du refoulé, mais de l’habitus ? Il représente le prix payé à l’écriture asymétrique de l’histoire : si vous réduisez la Grande Guerre à son front ouest et que vous y voyez le moment d’une guerre qui « n’aurait pas dû avoir lieu », c’est que – déformation consécutive – vous y voyez aussi et de surcroît l’ombre anticipée de la guerre froide, qui aura lieu… quarante et cinquante ans plus tard. Encore une binarité : ici, l’hégémonie américaine, là, les « liens étroits » de la Russie avec les pays frères. Encore une dissymétrie.

Y a-t-il, en revanche, une possible écriture symétrique de la Grande Guerre, et si oui, comment la définir ? La guerre de 1914 – admettons ici ce raccourci – vit s’affronter deux projets de grand espace en gestation : celui des pangermanistes, réactivé ensuite par le régime hitlérien, et celui de l’hémisphère atlantique. Mais, pour ces deux cas de figure, la situation historique, aujourd’hui, confirme plutôt le diagnostic d’un autre adepte du grand espace comme forme post-impériale. En juin 1975, dans sa tribune du Figaro, Raymond Aron dialogue avec Soljenitsyne : « L’Occident, nous crie Soljenitsyne, a perdu la troisième guerre mondiale sans même la livrer, et il ne le sait pas […] À coup sûr, dans une perspective historique, l’Occident est en retrait et, par rapport à la position qu’occupait l’Europe en 1914, ce retrait apparaît normal. Si l’histoire ne connaît rien de plus que des cycles d’empire, l’Occident arrive à la fin de son cycle impérial. Mais, en renonçant à ses empires d’Afrique ou d’Asie, l’Occident ne s’est pas trahi lui-même, il n’a pas capitulé, il obéit à sa propre vocation. » Postulat qui, certes, concerne l’espace atlantique tout entier – mais avec lui, au-delà de lui, tout empire aussi, au sens historique précis de l’hégémonie par extension et sur-extension de l’étendue de l’empire. Désormais, pour toute puissance occidentale ou autre (toute grande puissance est désormais occidentale), cette étendue se conquiert dans l’art d’abréger et de condenser les durées. La construction des grands espaces, complexe déjà en 1914, a donc modifié entretemps les fins et les moyens de l’hégémonie. Déséquilibre et dissymétrie il y a, comme auparavant – mais leur physique a changé. Sa devise : moins d’espace, plus de flux ; moins de capital, plus de transferts. Faites vos jeux, mais faites vite.


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