Retours sur la Grande Guerre (19)

Collectivisation du néant
samedi 14 février 2015 par J.-L. Evard

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Qui fait le pèlerinage de Ravenne pour méditer devant le mausolée de notre maître orphique d’Italie et du Moyen Âge y apprend que la ville, au moment où commencent les premiers raids aériens des Alliés, décide de déplacer la sépulture de Dante pour la mettre à l’abri jusqu’à la fin de la guerre. Elle retrouvera sa place consacrée. Le tissu des circonstances aura voulu que l’un des plus grands traducteurs français de Dante, André Pézard, ait lui aussi – mais, de son vivant – connu la condition de rescapé de la guerre mondiale, mais, de son premier volet, celui de 1914-1918. À 21 ans, la mobilisation le catapulte dans la Meuse, où, comme Maurice Genevoix son camarade d’études devenu fantassin et lieutenant, il tient journal. Pézard écrivain combattant en publie des liasses dès 1918 : Nous autres à Vauquois. Le livre connaîtra plusieurs rééditions, dont la plus récente, nancéenne, date de 2001. Il ne contient que les notes prises sous le feu ou au repos, au jour le jour, à la manière des centaines, voire des milliers de journaux tenus en ces années par les soldats de toutes les armées et de tous les fronts. Nous en extrayons un des récits les plus bouleversants : Pézard visite ce qui reste d’une tranchée qu’une mine, en explosant, vient de pulvériser. Ce qu’il en retient aussitôt nous communique toute son intuition de l’époque qui s’ouvre : explosion provoquant aussi une implosion, le feu du fourneau de mine annonce, et l’avènement de la guerre sournoise dans la guerre ouverte, et la collectivisation du néant instrumentée par l’intrusion de la bombe souterraine qui extermine, nouveauté ajoutée à l’ensemble des armes de surface qui traumatisaient, tuaient ou mutilaient. Il n’y va donc pas que d’une nouveauté dans les industries de la guerre hyperbolique, mais aussi d’une nouveauté anthropologique, suffocante pour ses témoins et même ses acteurs : l’implosion de l’espace-temps humain, prodrome de sa généralisation multiforme ultérieure et signe manifeste d’un basculement d’époque. Ce qu’André Pézard découvre en rescapé d’une implosion-explosion, on en trouve donc d’autres témoignages sous d’autres plumes (Teilhard de Chardin, R. Dorgelès, R. Bernard au cinématographe) : le règne commençant de l’implosion – inhuman bombe – élit ses ébranlés, ceux qui refusent qu’il détruise aussi leur vertu de compassion . Nous suivons ici l’édition princeps de 1918 (p. 356 sq).

J’ai regardé encore le cratère monstrueusement ouvert et muet sous l’ombre pâle.

Avec le jour sont arrivés les derniers renseignements.

Vauquois nous a coûté hier quatre-vingt-dix-sept morts.

Les galeries du centre sont très éprouvées : coffrages crevés, ciels lézardés, montants éclatés… quelques obus bien placés pourront encore faire de bel ouvrage si l’on n’y prend garde.

Le capitaine de la 5/1 estime que l’entonnoir a quatre-vingt-dix mètres de large : il tiendrait à peine dans la grande cour d’honneur, à Versailles.

La mine était chargée sans doute à 60 000 kilos.

En revenant par le boyau du Bois-Noir, on découvre tout Vauquois, et l’entonnoir, qui en dévore le tiers : on s’arrête court.

Il n’y a plus aucune raison pour que les Boches ne fassent pas sauter le reste de la Butte quartier par quartier, en deux ou trois coups.

Et cette chose colossale n’a servi qu’à tuer une centaine d’hommes ; pour vomir de pauvres carcasses légères, la lourde terre s’est éventrée ; l’homme n’a donné à cela qu’une destinée d’une seconde, pour tuer. Et maintenant que c’est fait et fini, la brutale présence s’assène pour toujours dans cette chair meurtrie, qui n’a plus la force ni le désir de se refermer.

Il y avait là-haut des tas de choses : des boyaux fatigués, de vieilles tranchées ; il y avait un passage garni d’une claie où l’on se frappait le front la nuit, et un rail, en travers du boyau, où l’on manquait de s’assommer. Après son tour de garde, dans la grisaille glacée du petit matin, on urinait n’importe où, sur les sacs à terre qui suintaient d’une vase noirâtre, on en regardait monter la vapeur et l’on tapait des pieds pour se réchauffer ; puis on se baissait à la porte de l’abri, on aspirait son haleine humide et chaude, comme la buée d’une serpillière de chanvre à lessiver les planchers ; et l’on entrait dans les longues galeries qui dormaient au creux de la terre.

Une magie épouvantable a métamorphosé un morceau de terre vivante en néant.
Un gigantesque silence règne dans cette vallée et déborde alentour. Les arêtes rudement tranchées se découpent sur l’horizon : les parois, dont on ne voit d’ici que le haut, s’ombrent inégalement de vagues sillons aux méplats verticaux, fouillés par des griffes cyclopéennes.

Une petite pluie menue, menue, picote doucement l’air et caresse l’espace, au-dessus des remuements massifs. Tout est d’un jaune mat, d’une ocre neuve encore, étouffée par l’humidité des profondeurs. La poussière d’eau qui danse, impalpable, n’arrive pas à pénétrer cette pesante matière, mais elle dissout l’odeur de moisi qui s’en exhale, l’odeur de la terre crue. Cette terre qui se creuse, cette terre qui s’étale, toute fraîche, partout, nous enterre et nous gorge de terre. Depuis des saisons, ô poilu de Vauquois, il n’y a que la terre qui t’assiège, qui se bat contre toi, qui t’entre de force dans les yeux, dans le nez, dans la bouche ; de la terre qu’il faut manger de toutes façons ; et tu la mangeras jusqu’à la nausée, la terre toute crue.

Du bas du Chemin Creux, je regarde les entassements de rochers aux cassures brutes qui déferlent du haut en bas de la Butte. Il y a tout là-haut une petite silhouette bleue, qui se promène, qui saute, qui gigote, qui se glisse partout. C’est le brave Bonnet qui examine le terrain en plein jour, debout sur les ruines. Il songe sans doute à ses hommes qui l’aimaient tant et à qui il n’a pas dit adieu, à tous ces hommes de son âge qui le suivaient ; à ceux du dehors, qui ont senti la terre leur frapper follement sous les pieds et les genoux ; à ceux qui reposaient dans les abris-cavernes, qui furent réveillés soudain : et aussitôt ils ont été broyés les uns sur les autres, entre le sol, et le plafond, et les parois, qui se pénétraient dans les ténèbres ; sur le dos, ou sur le côté, accroupis, accoudés, renversés, dans toutes les postures où ils s’abandonnaient, il a fallu que leur corps, possédé, sans avoir le temps de se reprendre, de se disposer, au moins comme le criminel supplicié, s’incrustât à la pierre, tout tordu, tout écrasé dans ses contorsions.

Tous se sont crus seuls à être tués, et ils n’ont pas eu le temps de souffrir avec leurs compagnons, ou bien, dans un éclair, leur horreur s’est centuplée.

Et leur cri a été retroussé dans leur gorge par la pierre.

Oh ! vous autres, les autres, qui êtes ailleurs, et qui serez plus tard, vous ne comprendrez jamais, vous ne sentirez jamais, vous serez comme des étrangers et des ennemis, vous ne saurez point ce que cela veut dire, la mine de l’ouest, à Vauquois, la mine du 14 mai 1916, ni comment la Mort se dresse vivante contre les hommes.

Mon ami Bonnet, je voudrais d’en bas vous faire signe de vous cacher un peu, mais vous ne songez plus guère à votre vie. Le silence vous empêche d’avoir peur. Vous ne pensez maintenant qu’aux travaux qui pourront préserver ici les camarades de vos morts.


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