Évangile du temps réel

dimanche 13 octobre 2013 par J.-L. Evard

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Pour s’expliquer à lui-même le sens de son œuvre, il vint un jour à Arnold Schönberg une formule baudelairienne : « Je suis un conservateur qu’on a obligé de devenir révolutionnaire. » À lire les pages de l’entretien donné en août dernier par le révérend père de la Compagnie de Jésus devenu pape François – la revue Études vient d’en publier quelques extraits – on peut vérifier comment cette équation chimique vaut aussi bien à rebours, les effets seuls en différant sans doute.

Pourquoi François serait-il un révolutionnaire qu’on oblige à devenir conservateur ? Avec bonne grâce, il nous le dit lui-même en toutes lettres, en citant et en commentant une des maximes favorites d’Ignace de Loyola : « J’ai toujours été frappé », déclare François dès les premières lignes, par la maxime décrivant la vision d’Ignace : non coerceri a maximo, sed contineri a minimo divinum est (« ne pas être enfermé par le plus grand, mais être contenu par le plus petit, c’est cela qui est divin »). J’ai beaucoup réfléchi sur cette phrase pour l’exercice du gouvernement en tant que supérieur : ne pas être limité par l’espace le plus grand, mais être en mesure de demeurer dans l’espace le plus limité. Cette vertu du grand et du petit, c’est ce que j’appelle la magnanimité. À partir de l’espace où nous sommes, elle nous fait toujours regarder l’horizon. C’est faire les petites choses de tous les jours avec un cœur grand ouvert à Dieu et aux autres. C’est valoriser les petites choses à l’intérieur de grands horizons, ceux du Royaume de Dieu. »

À y regarder de près, rien n’oblige le lecteur de cette devise bien frappée à associer à l’espace le maximum et le minimum dont elle calcule la plus haute valeur de rendement éthique (la vie divine). Ce que dit Ignace de Loyola s’applique tout aussi bien au temps, à la durée et signifie alors : il se condense plus d’intensité dans l’instant le plus bref que dans l’éternité illimitée.

Non seulement cette application à la durée de la fonction d’intensité de l’infiniment petit ne trahit-elle pas la lettre du texte source, mais encore s’inscrit-elle d’elle-même dans des siècles d’expérience mystique, bien connus d’Ignace, qui en cacha quelques joyaux dans les Exercices spirituels auxquels le pape François doit le meilleur de son éducation. Les trésors de méditation qu’on entrevoit ici s’offrent sans détour à qui, clerc ou laïc, veut y goûter autant qu’il le peut – comme y goûtent, dans l’apparent détour de la poésie, les lecteurs de Borges ou d’Emily Dickinson, ces grands phares d’éternité discrète.

Ce fut néanmoins la grande décision d’Ignace de Loyola, celle à laquelle doit toute son histoire tumultueuse la milice du Christ qu’il fonde après avoir été rejeté, à Jérusalem, de la vie monastique : ce que l’expérience mystique, depuis maître Eckart (et sans aucun doute depuis moult siècles très anciens), vouait au temps, le petit noble basque déclassé Ignace de Loyola le vouera à l’espace. La Compagnie de Jésus, par ses Constitutions, ne relève que de Rome (et d’aucun épiscopat ni d’aucune couronne) et opère ainsi comme une Internationale avant la lettre : espace romain de centralité impériale, mandant ses émissaires, ses courriers, ses émissaires au-delà des frontières de l’empire, évangélisant du Japon au Paraguay. L’opération géopolitique ignatienne, dès le premier jour, a donc aussi une signification théologique précise, qui n’a pas échappé à la chrétienté de l’époque (celle des Grandes Découvertes et de la soudaine irruption européenne à la surface de la planète entière) : qui parcourt ainsi l’espace œcuménique renouvelle certes le geste paulinien fondateur d’investissement de l’empire et du monde païen, mais non sans en transformer le sens premier. L’Église paulinienne et pétrinienne ne s’institua dans l’empire romain que dans l’attente eschatologique du Dernier Jour : elle s’offrait tel un havre provisoire, un refuge de fortune que le règne imminent du Rédempteur rendra inutile.

Ignace de Loyola risque la décision inverse : investir l’espace terrestre, s’étendre, arpenter l’étendue des peuples et des cultures, universaliser l’Occident (lui-même disloqué par les schismes et les hérésies en tout genre !) revient à déclarer révolue l’opération paulinienne (ou ses variantes, comme la prophétie johannique du prédicateur de Fiore). Le Dernier Jour ne viendra plus, le Grand Soir est passé, il faudra vivre ici-bas, apprendre à s’en contenter, cultiver son jardin. L’humanisme dit tardif, celui, entre autres, pratiqué par les ignatiens, provient de cette conversion désabusée des adeptes de la durée eschatologique en architectes de l’étendue politique. La Révélation et la Promesse s’effacent, au profit de la Puissance et de la Gloire. La Réforme luthérienne et calviniste avait porté le premier coup de ce grand et fatal désenchantement de la foi, la Contre-Réforme achèvera le travail et en confirmera l’efficacité. Qu’importe le dogme ? Ne compte ici, et pour toujours, que le concret de la sécularisation, œuvre commune des différentes confessions chrétiennes admettant désormais la parité institutionnelle du spirituel et du temporel.

L’héritage dont se réclame l’ignatien argentin devenu chef d’État et de l’Église peut-il servir à gouverner notre espace-temps, sujet, avec le nouvel ordre informatique et communicationnel, à une transformation aussi décisive et aussi irréversible qu’à l’âge des Grandes Découvertes ? La profession de foi des premiers jésuites (répudier la durée brève de l’attente eschatologique, se consacrer à l’exploitation de l’espace intercontinental), cette politique et cette théologie impériales ne pourront s’appliquer au monde qui vient qu’à la condition d’une seconde conversion : l’espace aussi, abandonner aussi l’espace (puisqu’il se ratatine sous la poigne électronique du temps réel et stratosphérique). Mais qu’est-ce qu’une religion de salut dépossédée de l’espace qu’elle avait investie après avoir perdu la maîtrise du Dernier Jour ?

Que le nouveau pape ignore cette urgence doit pour le moins nous paraître fort improbable. Qu’il juge devoir paraître ne pas s’en soucier doit nous intriguer.


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