Sinistre jubilé

vendredi 8 novembre 2013 par J.-L. Evard

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Méconnaissable, il l’est devenu en peu de temps, le président. Ce ton de jovialité permanente qui tranchait aussi bien par son affectation de désinvolture, par l’exception louable de cet effort de légèreté au sein d’une classe politique plus portée vers le masque toujours exaspéré de Poutine que vers celui toujours hilare de Tony Blair ; cet œil toujours au bord du pétillement, invitant à la détente, au bon mot, au verre pris sur le zinc ; ce ton de pince-sans-rire apte à la gouaille : cette silhouette de notable bon enfant a disparu. Celle qui lui succède ne laisse pas d’intriguer : après la bonne franquette, le blues, la berne, la bile. Les rumeurs de commères des journalistes qui commentent les habits neufs du président Hollande – le nouveau look du pouvoir, sa plainte discrète mais insistante – invoquent la catastrophe du leadership, les sondages. Soit ; mais il faut aussi parier que ce masque du pouvoir consterné ne représente pas seulement ses états d’âme de capitaine impopulaire, la passivité souffrante du mal-aimé de service, et qu’il en commente aussi les actes, l’activité calculée, les intentions perplexes. Comme sur la scène du théâtre , le Masque n’a pas tant pour fonction mélodramatique de cacher le visage du comédien que d’enseigner à temps au public, dès le début de l’intrigue, la série des actes plausibles de la part de qui incarne tel rôle, ou tel autre : le Preux, le Traître, le Fantôme, la Courtisane – toutes positions et professions constantes dans un récit rendu intelligible du fait que seules les péripéties en forment le moment de variation, d’inattendu, de pathétique. Les personnages, quant à eux, ne souffrent que de vivre dans un monde qui change : eux, le Masque le souligne, ne changent pas, ne changent jamais. Essence de la tragédie, grecque ou nippone. Raide et lent, ennuyeux, le Masque – brève et fluide, palpitante, la tragédie. Immobile, le caractère – électrique, l’anecdote.

L’acte commémoratif célébré hier au palais présidentiel – introduire cérémonieusement à l’anniversaire n° 100 de la Grande Guerre – fait certainement déjà partie des gestes les plus lourds de sens et les plus tragiques du quinquennat, et ce d’autant plus qu’il porte en lui, et avec quelle éloquence ! l’épais silence des nations en guerre – en guerre totale – il y a cent ans. Sauf erreur de ma part, elles étaient vingt-sept en 1918 (six en 1914 : les trois de la Triplice et les trois de l’Entente cordiale augmentée de la Russie des czars). Seul un romancier de talent aurait pu imaginer et oser la coïncidence numérique : que l’une d’entre elles, toute seule, et de sa seule et solitaire initiative, se détacherait de la communauté des Vingt-Sept – l’actuelle Union européenne – pour inviter à cet anniversaire comme on invite chez soi à l’occasion de quelque circonstance festive, privée ou privative.

Nous avions déjà relevé, dans nos billets, de ces messages subliminaux délivrés au monde par la France quand, par exemple, elle vend des Airbus A320 comme s’ils étaient sa progéniture, sa créature, sa prouesse propres : le pouvoir, depuis qu’en Europe la « troïka » a succédé à l’entente franco-allemande, le pouvoir parle de nouveau un langage… national (même quand la juteuse marchandise placée avec habileté chez quelque pays émergent pressé d’acheter le dernier cri porte label européen, ou franco-allemand, comme c’est le cas des grosses machines EADS). Dans cette manière indirecte, pour les responsables européens, de déclarer d’eux-mêmes, mais à voix basse et peu fière, qu’ils ne veulent pas du grand projet européen et qu’ils traînent désormais comme le pire des boulets l’impuissance des institutions transnationales nées des Traités de Rome, Maastricht et Lisbonne, dans ce drame inglorieux la France ne fait pas exception (elle n’est pas la seule à pratiquer un inconsistant double langage national et à n’inventer aucun langage vraiment transnational, elle n’est pas la seule à faire comme si une puissance politique pouvait longtemps reculer pour mieux sauter – mais sans jamais… sauter). Seulement, hier, sur l’initiative de François Hollande et à propos de la Grande Guerre de 1914-1918, elle vient, à ce désenchantement morbide et massif, de rajouter une énorme louche, une dose létale.

À cette inconduite européenne, à ce retour (mal) dissimulé du national dans le transnational, s’ajoute une seconde erreur, tout aussi fatale. Hier aussi, un proche du pouvoir, J.-P. Chevènement, le rappelait à des journalistes qui l’interrogeaient – en vrac – sur le sens du titre de son dernier livre en date (1914-2014. L’Europe sortie de l’Histoire ?) : pourquoi dire, aujourd’hui encore, « Première Guerre mondiale », en dépit de ce qu’enseigne la rétrospective d’un siècle écoulé, à savoir qu’en août 1914 c’est une seconde Guerre de Trente ans qui avait commencé ? L’idée n’est pas neuve : dès le début des années 1960, elle apparaît sous la plume de Raymond Aron (qui lui-même la devait à des intuitions de disciples allemands de Schelling), elle réapparaît sous la plume de Romain Gary (on connaît peu son Éducation européenne, un des plus grands livres nés des années atroces de la « Seconde Guerre mondiale »). Mais l’ironie parfois glaciale de l’histoire en décide autrement : c’est à la minuscule postérité de Jaurès internationaliste hugolien mort pour son utopie européenne, c’est à un socialiste français devenu chef d’État qu’il reviendra donc, cent ans après le début de la seconde Guerre de Trente Ans, de renationaliser ce conflit. Tout honnête homme, et depuis longtemps, aurait d’abord convoqué l’Europe entière à se souvenir collectivement – et à associer à ce travail de deuil les États d’Amérique, d’Asie, d’Afrique (les colonies françaises ! le sang des zouaves dans les cratères de Douaumont !) et d’Océanie entrés comme par un enchaînement fatal dans la Grande Guerre. La solennité aurait commencé dans l’enceinte du Parlement européen – non pas dans une capitale. Le collège des chefs d’État concernés l’aurait présidée – non pas l’un d’entre eux, profitant, qui plus est, de cette impudence historienne, pour suggérer aussi, au passage, dans quelles intempéries lui-même se débat.

Gâchis d’autant plus stupéfiant (au fond, qu’est-ce qui y oblige ? les anniversaires ne coûtent rien et ne demandent qu’un peu de cœur et de noblesse), instrumentation d’autant plus déplacée que cette renationalisation intempestive de la seconde Guerre de Trente Ans, près de vingt ans après l’échec européen autour de Sarajevo assiégée et des débuts de génocide sur le sol balkanique post-communiste, s’organise sur fond de retour de l’hypernationalisme dans les plus vieilles nations européennes où montent vers le pouvoir légal « populisme » (situation hongroise, néerlandaise) et « régionalisme » (situation catalane, flamande). Tous ces -ismes, réduisons-les plutôt à un seul, et qui a le franc avantage de désigner la double inconvenance de temps et d’espace de cette régression et de son orchestration : si le provincialisme se déchaîne aujourd’hui en Europe comme il le fait désormais sans plus aucune vergogne, c’est pour dire – à son insu ou à son corps défendant ? – que l’Europe devenue province du monde, non seulement s’y résigne (cela ne date pas d’hier), mais qu’en outre elle choisit les médecines douces et lâches qui lui permettront de survivre – mais sous anesthésie générale. (Il est vrai que, d’ici peu, l’euthanasie sera légalisée.)

Province, nous l’étions déjà dans l’espace – depuis l’entrée en lice des États-Unis (un avènement qui, produit en deux temps, avait duré un siècle : 1823, doctrine Monroe ; 1917 : entrée en guerre sur le sol européen). Nous voici désormais province dans le temps : nos princes commémorants ne consultent plus Clio la muse de l’histoire. Commémorer pour oublier : le devoir de mémoire arrive enfin à ses fins.


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